The Musical Box, le nouveau polar « progressif » de Nick Gardel

Musical Box Couverture

Nick Gardel – Musical Box (Friends Only 2014)

« Musical Box » est un polar où l’intrigue est rythmée au son du rock progressif, que ce soit dans les extraits de chanson introduisant chaque chapitre ou dans les noms de groupe et les multiples clins d’œil émaillant l’ouvrage. Dans ce nouveau roman détonant du prolifique Nick Gardel, le lecteur va se retrouver devant une galerie de portraits plus truculents les uns que les autres. Les personnages peuvent y être attachants, tels Peter le tourmenté, Estebàn le SDF serviable qui donne du fil à retordre aux non-hispanophones, Aykut le hacker en émoi devant les raretés « prog » qu’il aime à partager avec Peter, ou encore les jumeaux commissaires qui ne sont pas sans rappeler les Dupond & Dupont d’Hergé, sans oublier aussi la pétillante maîtresse d’hôtel Morgane et le batteur Marco à la gouaille héritée de Jean Gabin. A l’inverse, certaines figures peuvent paraître plus antipathiques, comme la secrétaire froide, le nazillon impitoyable, mais également le producteur sans scrupules ou encore le dealer belliqueux. Avec le titre qu’il porte, on se doute que l’ouvrage va être truffé de références à Genesis. Et en effet, avec le « tonneau » Harold , le chat Harlequin, la clinique des Sept Pierres, la fontaine de Salmacis, le claviériste « géant » Hogweed, le gîte « Aux amis absents », le crime de la nurserie, et la chanson « Musical Box » joué dans le Blaupunkt d’harold, c’est tout l’album “Nursery Cryme” de Genesis qui est passé au crible au long des 280 pages du livre. Voilà une galette qui a sacrément du marquer son auteur pour lui inspirer un récit complet !

Par ailleurs, Nick s’est également appuyé sur des éléments d’autres opus du groupe afin d’alimenter sa trame. A Mortemer dans l’Oise, c’est « Trespass » qui vient à l’esprit quand est évoqué le cimetière jouxtant l’hôtel. Plus loin, quand Peter s’affaire avec Morgane pour préparer le dîner, et qu’ensuite tous deux admirent le patchwork d’heures différentes, c’est « Foxtrot » qui nous est narré. Impossible également de ne pas avoir en tête « The Lamb Lies Down On Broadway » à la lecture de « la chambre aux 432 montres » ou du chat « nageur sur carpette ». Enfin, quand Estebàn, le locataire de la station de métro fantôme Haxo, se couche sur un banc, c’est la couverture de « Selling England By The Pound » qui nous saute aux yeux. L’obsession va jusqu’aux noms attribués aux personnages. En effet, Peter Raven est le fils de Gabriel Raven, tandis que le plus grand fan du groupe Valaquenta se nomme Philippe-Antoine. Et puisqu’on parle de Valaquenta justement, cette filiation Tolkienienne renvoie inévitablement à Marillion, et les noms des autres membres de ce groupe nous donnent raison. Citons ainsi William Derek, Steven et Michael Zeiger (« zeiger » en allemand se traduisant par « Pointeur », cela ne vous rappelle t-il rien ?).

Musical Box Visuel

Le logo, que l’on retrouve sur la couverture ainsi qu’à la fin de l’ouvrage, est d’ailleurs directement inspiré de celui du groupe d’Aylesbury. Le passionné de Genesis n’hésite pas à faire des jeux de mots à partir d’autres références majeures de la musique progressive. On ne sera pas surpris ainsi de lire « Leroy cramoisi », « l’oxygène et les champs magnétiques » (de la chambre d’hôpital) ou encore « le cimetière des Harlequins » (les aïeux du chat Harlequin). La secrétaire rousse de la clinique porte le nom de Sandrose, tandis que Morgane fume des Camel light. L’écriture mêle différents niveaux de langue avec beaucoup de rythme, amenant ainsi une dimension cinématique à l’intrigue. Le propos est rendu imagé par le biais d’analogies (l’enquête comparée à un combat de boxe, les échanges entre Peter et Estebàn avec Philippe-Antoine au milieu de cette « partie de tennis » verbale) et de métaphores (« la réalité est une virtuose du kick-boxing »). Parmi les autres figures de style, on notera les oxymores « la boucherie de Bisounours », « on ne fait rien en s’activant » ou encore ce dernier, plus sujet à discussion : « celui qui affirme comprendre les subdivisions du metal ne fait que confirmer qu’il n’a rien compris aux subdivisions du metal » (votre serviteur peut en effet aussi bien affirmer que confirmer comprendre ces dernières).

Toutes les pirouettes littéraires pré-mentionnées contribuent à rendre la lecture plus fluide. Par ailleurs, le jeu de piste avec les références musicales participe à rendre l’ouvrage assez captivant. Quand on a passé trois des titres de « Nursery Cryme », on a en effet hâte de débusquer les quatre restants. Outre une passion maladive pour Genesis, l’auteur ne cache pas son amour du rock progressif de manière générale. On appréciera ainsi le plaidoyer pour ce style dans le passage flattant la musique de Genesis, et on se prêtera au jeu des devinettes musicales dans la boutique d’Aykut. A ce propos, je me revois lire la chronique du dernier album de Nemrud rédigée par Martin Hutchinson pour le site Lady Obscure quand le commerçant turque mentionne cette formation. Néanmoins, Nick n’hésite pas à critiquer certains aspects de la musique qu’il porte au panthéon. En effet, les paroles d’Ange en prennent pour leur grade, tandis que les « progueux » sont considérés comme hermétiques à la pop, et décrits comme des collectionneurs d’albums qu’ils ne prennent même pas le temps d’écouter.

On notera aussi un parallèle entre les références au rock progressif et le monde souterrain (underground) d’Estebàn, qui expliquerait l’attachement de Peter le « progueux » pour Estebàn le paria. De même, cette manie de Peter de changer de « parisienne walkways » à chacune de ses promenades transpire cette volonté qu’a le rock progressif de sortir des sentiers battus. Comme Nick se sentirait à l’étroit dans les limites du rock prog, il fait intervenir des références à la chanson française (Georges Brassens, Gustave Courcier) et au reggae. On le sent moins à l’aise dans le metal, l’orthographe utilisée pour le genre thrash metal (« trash ») dénotant une certaine méconnaissance de ce domaine. Il est amusant de noter à ce propos que le groupe dont il décrit le style comme hair-metal/glam metal (et je cite ; « rien de black, de death ou de trash ») est justement « trash » dans le sens « outrancier » (à en juger par les commentaires sur les paroles et la prestation scénique).

Nick Gardel

D’autres références se tournent vers le septième art (l’un des deux « Dupond-t » passe d’un Dirty Harry gestuel à un Hercule Poirot verbal dans la tente où sont réunis les « suspects ») ou à la littérature, quand pleuvent ici un hommage posthume à Gaston Leroux, là une critique féroce des consoeurs Danielle Steele et Mary Higgins Clark. L’humour est également présent (« Peter [Raven] avait déjà le sien [nom d’oiseau] », « le grand M orangé, celui qui ne vend pas de hamburgers ») et pimente l’ouvrage. De plus, le ton cynique de l’auteur permet d’ouvrir des portes sur des questions intéressantes, comme le management des groupes de musique, le business de l’information, les héros éphémères du rail, la diversité dans l’unité, la vie réglée (« sans suspens la vie est trop morne »).

Par ailleurs, outre quelques notes de misogynie (« c’est le français qui met du féminin partout… vous dîtes même une couille », « les femmes c’est que des emmerdes »), l’ouvrage se veut être une mise en garde contre le « fanboyism » extrême (ces « zombies volontaires », qui sont « encyclopédistes du minuscule », et vivent « par procuration ») et ses dérives qui font perdre le sens du réel (le dénouement tragique).

Voici donc un auteur qui sait faire partager sa passion de l’écriture et du style de musique qui forge l’intrigue de son dernier livre. « Musical Box » est non seulement une chanson légendaire de la formation britannique Genesis, mais également un ouvrage qui se lit avec beaucoup de plaisir, donnant l’opportunité de réviser des classiques du rock progressif en sus de nous mettre en haleine dans une fiction aux personnages hauts en couleur.

Lucas Biela

http://nickgardel.e-monsite.com/

Pour se procurer l’ouvrage en ligne :

http://nickgardel.e-monsite.com/boutique/

2 commentaires

  • Juste un petit commentaire pour remercier de cette excellente chronique. En ce qui concerne les subdivisions du metal, je me suis amusé à faire un parallèle avec la mécanique quantique dont Richard Feynman disait : « Si vous croyez comprendre la mécanique quantique, c’est que vous ne la comprenez pas ».
    Je voulais juste aussi souligner que le groupe de Hair/Glam Métal décrit dans le livre est Steel Panther (nom de l’album cité) et que leur show valent réellement le détour !

    • Lucas Biela

      Oui, Nick, pour la petite « pique » sur le thrash, c’est mon côté très pointilleux. J’ai trouvé que ce serait amusant de faire un petit jeu de mots à mon tour avec le thrash qui n’est pas trash vs le glam qui est trash 🙂

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