Marillion – This Strange Engine

Marillion – This Strange Engine

La sortie d’un nouveau Marillion a toujours constitué un événement de taille pour le microcosme rock. Adulé par les uns, détesté par les autres pour des raisons souvent plus exagérément passionnelles que réellement objectives (la secte des serpents à sornette n’ayant toujours pas digéré le départ de Fish), le combo de Steve Rothery n’a jamais laissé personne indifférent et a soulevé régulièrement de mini-ondes de choc. Ce phénomène, qui s’est déroulé avec une régularité métronomique depuis la sortie, en 1989, de l’excellent « Seasons End », avait toutes les chances de se reproduire une fois encore à l’occasion de la parution de « This Strange Engine ». Il faut dire que la formation jouait très gros avec cette cuvée 1997, scellant de manière définitive son divorce avec EMI et son remariage avec le très dynamique label Castle Communications. Saluons au passage le courage d’un groupe que nous supportions pour la plupart d’entre nous depuis près de quinze ans et qui, au-delà de certaines errances sporadiques (album fait à la va-vite par ici ou compilation artificielle par là), se trouvait à la tête d’un capital discographique impressionnant de qualité et d’inspiration. A une époque où les majors fabriquaient à la chaine et de toutes pièces des groupes de minets décérébrés et où la musique se créait à grands coups de programmation, Marillion n’a pas hésité à dire « merde » à une boîte plus préoccupée par le fric que par l’esthétisme, ceci afin de pouvoir préserver son intégrité artistique. Et le succès de cette démarche s’est avéré à la hauteur de nos espérances.

Autant le souligner en effet sans plus tarder : le successeur des magiques « Brave » et « Afraid Of Sunlight » constituait, dans un registre une fois encore intelligemment renouvelé, une nouvelle réussite majeure. Là où « Brave » s’imposait par la force ténébreuse de son concept et « Afraid Of Sunlight » par son désespoir lyrique, « This Strange Engine » se rapprochait davantage, dans l’esprit, de « Seasons End » et offrait un brillant panorama synoptique des principales facettes de l’identité Marillion. En dehors du monumental titre éponyme qui, du haut de ses quinze minutes, offrait un véritable feu d’artifice d’émotion et de panache, l’album déroulait, loin de toute démonstration stérile, un tapis sonore mélancolique et limpide, empreint d’une fausse évidence. Steve Rothery déclarait, lors d’une interview, que Marillion était avant tout un groupe de rock mélodique. Cette assertion prenait toute sa force à l’écoute de ce nouvel opus. L’ensemble des titres composés pour l’occasion faisaient en effet preuve d’une fraicheur et d’une subtilité harmoniques rarement atteintes dans la carrière du combo (le nostalgique « One Fine Day », qui aurait du être un single imparable), tout en explorant des territoires sonores résolument originaux (le lumineux « Man Of Thousand Faces », aux très beaux développements acoustiques et au final magistral).

A portée de mesure d’épanchements fiévreusement rock (le carton « An Accidental Man », aux faux airs de Police) ou de délires iconoclastes en diable (le très déroutant « Hope For The Future », et son délirant cocktail de blues et de rythmes tribaux), Marillion nous délivrait une somptueuse collection de ballades stratosphériques tirées à quatre épingles (le léger « 80 Days » ou le magistral « Estonia », aux harmonies d’une subtilité confondante). D’une manière plus générale, le recentrage sur les claviers, amorcé sur « Brave » et poursuivi sur « Afraid Of Sunlight », se confirmait ici partiellement. Kelly et Hogarth faisaient en effet feu de tous bois, que ce soit au piano (« Man Of Thousand Faces ») ou à l’orgue (le fumant solo de « An Accidental Man »). Leur complicité de tous les instants atteignait son apogée émotionnelle sur le bouleversant « Memory Of Water », petit bijou d’intimisme à fleur de peau. Les soli du grand Rothery faisaient, quant à eux, mouche à tous les coups (« One Fine Day », « This Strange Engine ») et n’hésitaient pas à laisser la part belle à de subtiles partitions acoustiques (« Estonia », « Man Of Thousand Faces »). Steve Hogarth, dont le texte-appeal ne cessait de s’affiner (les superbes lyrics du morceau titre puisant leur miel dans la fleur d’une jeunesse d’artiste), survolait pour sa part, comme à l’accoutumée, l’ensemble de son chant lyrique et empreint d’une indicible mélancolie.

Subtil, raffiné et éclectique, cet album dépourvu de réel temps mort (exception faite du totalement raté « Hope For The Future »), nous présentait un Marillion au sommet de sa forme et de son art. Voilà une formation qui n’avait de cesse de se renouveler, tout en demeurant fidèle à une exigence mélodique de tous les instants : la classe, vous dit-on.

Bertrand Pourcheron (8,5/10)

Remerciements à Philippe Arnaud

http://www.marillion.com/

This Strange Engine
Marillion
1997
Castle Communications

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