Marillion – Sounds That Can Be Made

Marillion – Sounds That Can Be Made

Vous en avez rêvé ? Ca y est, ils l’ont fait ! Après plus de 30 ans d’une carrière exemplaire et des plus singulières, le groupe d’Aylesbury publie enfin son chef d’œuvre. Mais pourquoi cet enthousiasme et cette conclusion pour le moins radicale, affirmée d’entrée de jeu ? Tout simplement parce que ce nouvel album ne comprend, à la différence de tous ses prédécesseurs sans exception, aucun titre faible ou inapproprié au contexte, aucun remplissage, aucune faute de goût, aucune baisse de rythme, aucune panne d’inspiration. Si on le compare au trop souvent surestimé « Happiness Is The Road« , le contraste n’en sera que plus saisissant. Sans être un ratage artistique, loin s’en faut, ce disque fleuve bicéphale était malheureusement ponctué de quelques compositions à la limite de l’indigence, comme c’est parfois le cas avec Marillion, qui n’a pourtant jamais publié de « mauvais » album, à l’exception peut-être du décrié « Radiation », accumulant son lot de carences, à commencer par une production lamentable qui en ternit au plus haut point l’écoute et l’appréciation à sa juste valeur.

Dans chacun d’eux, on trouvera, même au sein des plus mineurs (ils ne sont pas légion !), quelques perles qui en font une acquisition indispensable à toute collection qui se respecte. Pour revenir au fameux « Happiness Is The Road » et à l’enthousiasme que celui-ci avait suscité auprès des amateurs, beaucoup d’entre-eux avaient pourtant été bien moins indulgents avec « Somewhere Else« , alors que cet opus, loin d’être parfait (« Most Toys » et « See It Like A Baby » y font  en effet un peu tâche), comportait son lot de merveilles, et se voyait orné des plus belles paroles jamais écrites par un Steve Hogarth à fleur de peau, traversé durant le processus de composition par des événements personnels douloureux, d’où l’atmosphère si particulière et totalement désenchantée de l’œuvre, restée à mon sens la plus incomprise de toutes.

« Sounds That Can Be Made » vient remettre aujourd’hui les pendules à l’heure, même si certains lui préféreront peut-être un « Brave », un « Afraid Of Sunlight » ou un « Clutching At Straws », apogée créative et joyau absolu de la période Fish. Tout cela reste bien sûr très subjectif, car l’attachement parfois irrationnel à tel ou tel album correspond le plus souvent à un vécu, à une relation intime et précieuse avec l’œuvre en question. Ceci dit, il m’est avis que ce nouvel opus devrait mettre une majorité de fans d’accord, qui le hisseront sans aucun doute au sommet de la discographie certes en dents de scie, mais toujours passionnantde, d’un groupe phare du rock, unique en son genre à bien des égards, quoi que puissent en dire ses nombreux détracteurs. Et pour les plus intégristes et snobinards d’entre-eux, il faut quand même savoir que certains n’ont même jamais pris la peine d’écouter Marillion depuis les années 80  ! Je pense ici par exemple à une certaine presse musicale, à qui ça ferait trop mal au cul de se débarrasser une bonne fois pour toute de ses préjugés et de produire, par exemple, une critique viable, honnête et sincère, de cette méritante cuvée 2012.

Dès la première écoute de « Sounds That Can’t Be Made », produit par Mike Hunter et enregistré en partie dans les classieux studios Realworld de Peter Gabriel, on sent  qu’on a ici affaire à du très lourd, fruit d’un processus de maturation plus long que d’habitude (pour la bonne cause), et que la patte caractéristique du Marillion qu’on aime est bel et bien présente de bout en bout. Et pourtant, une fois n’est pas coutume, l’album se démarque de tous les autres, le groupe étonne par ses choix esthétiques, se renouvelle dans son inspiration sans jamais renier sa personnalité légendaire. En bref, il évolue, produisant encore aujourd’hui, et plus que que jamais, une musique ambitieuse, moderne, dans l’air du temps, et « progressive » au sens le plus noble du terme, en s’adressant comme à son habitude davantage au cœur qu’à l’hémisphère gauche du cerveau. L’album est composé de seulement 8 titres pour une durée totale de 74 minutes, qui oscillent en gros entre 6 et 17 minutes. Un constat qui rassure quand on connaît l’aisance du groupe à réaliser le meilleur de lui même dans ce format « long », loin des simples couplets/refrains de la majorité des productions pop-rock à la mode.

Et celui-ci démarre très fort avec « Gaza », le plus gros morceau (c’est le cas de le dire) de cette nouvelle galette, un titre qui renoue de par sa thématique facile à deviner avec un certain engagement politique laissé de côté depuis « Forgotten Sons » et « White Russians ». Cette longue suite à tiroirs évoque de manière puissante, tragique et poétique, le quotidien scabreux des palestiniens, vu à travers les yeux d’un enfant, portée par un texte sublime signé Steve Hogarth et une partition musicale formidablement scénarisée. L’ouverture orientalisante pose le décors, puis s’en suit un déluge de sonorités violentes, dissonantes, avec des riffs à la limite du style metal, entrecoupés de passages introspectifs surprenants, l’ensemble, renversant de cohérence, illustrant à merveille les troubles de cette région du monde en proie à un conflit injuste et sans fin. Break piano/voix, envolée lyrique à la guitare d’un Steve Rothery en état de grâce, chanteur à fleur de peau, mélodies puissantes, tout est ici réuni pour faire de cet énorme et alambiqué « Gaza » un classique instantané du groupe.

Autre suite fleuve, autre réussite totale avec le délicat « Montreal », plus serein, romantique et optimiste, beaucoup plus atmosphérique aussi (Mark Kelly déploie ici une merveilleuse palette de nappes sonores), mais tout aussi complexe dans sa structure. Une autre merveille à ranger aux côtés d’un « This Strange Engine » ou « Ocean Cloud », mais sans jamais sombrer dans l’auto-plagiat ou le télescopage avec ses pairs. Ce nouvel épique sentimental à souhait évolue crescendo et vous fera frissonner de bonheur jusqu’à ses ultimes secondes, sans oublier son petit passage en français « Je t’aime my darling« , qui n’est pas sans rappeler le « J’entends ton coeur » du tout aussi fleur bleue et inoubliable « Lavender », extrait du conceptuel « Misplaced Childhood ». Et les autres morceaux de l’album sont loin d’être en reste, à commencer par le titre éponyme, merveille de sensibilité, et véritable patchwork de mélodies qui se succèdent jusqu’à un climax magique, porté au firmament par la guitare stratosphérique de Steve Rothery et sa signature indélébile. « Pour My Love » réussit dans la ballade pop là ou le classique « No One Can » avait partiellement échoué car légèrement sirupeux sur les bords, avec son léger feeling soul qui n’est pas sans évoquer les meilleures douceurs des Simply Red.

« Power » restera quant à lui le single parfait, avec sa rythmique groovy obsédante (excellente ligne de basse signée Pete Trewavas) comme on en trouvait pas mal sur « Anoraknophobia« . L’impact du refrain est immédiat, et le final grandiose à souhait, comme seul le groupe en a décidément le secret. Un titre qui va cartonner sur scène pendant les tournées à venir et qui, vu son format, trouverait aisément sa place avec succès sur la bande FM, en étonnant plus d’un fan de U2 ou autre Coldplay fadasse. « Invisible Ink » aurait quant à lui pu figurer parmi les meilleurs moments d' »Happiness Is The Road », car très proche dans le son et dans l’esprit de « State Of Mind » ou « Wrapped Up In Time ». Côté single en puissance, on craque aussi forcément sur « Lucky Man », qui démarre sur une ligne mélodique emprunté à « Quartz », pour s’envoler ensuite dans une sorte d’hommage irrésistible aux Beatles. L’hymne scénique par excellence ! L’emphase de « Three Minute Boy » (le meilleur titre de « Radiation ») n’est pas loin, et tout le monde s’égosillera en accompagnant Hogarth au chant durant les concerts, bras levés, et briquet à la main !

L’album s’achève dans une ambiance feutrée et paisible avec les 10 minutes de plénitude de « The Sky Above The Rain », avec un Steve Hogarth tout en finesse et en pure sensibilité. Encore une fois, les mélodies sont fortes, les enchaînements maîtrisés, et si la puissance est ici en retenue, les émotions, elles, sont déchaînées. « Sounds That Can’t Be Made », 17ème album d’une formation aussi talentueuse qu’atypique, est enfin à portée de vos platines. Le chef d’œuvre du groupe, vous en rêviez ? Ca y est, ils l’ont fait ! Et la barre est si haute avec cet album qu’on leur souhaite bon courage pour la suite. Mais avec Marillion, nous ne sommes jamais au bout de nos (bonnes) surprises. Ce groupe est unique je vous dit !

Philippe Vallin (10/10)

Site web : www.marillion.com

Sounds That Can Be Made
Marillion
2012
Edel/Mis

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