Marillion – Holidays In Eden

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… Throw Away Your Past. L’histoire d’un groupe a quelque chose de tragique : le temps s’acharne sur la mystérieuse et si fragile alchimie qui fait sa Magie. Jon Arnison le percevait très bien lorsqu’il disait qu’une formation ne pouvait être fantastique que durant six mois, le reste du temps étant dévolu aux tournées et à la promo. Disons le : la magie que Marillion a dégagée naguère s’est quelque peu évaporée, relayée par un savoir-faire irréprochable mais un tantinet artificiel. Ce phénomène a culminé avec « Seasons End » dont on pouvait retenir la valeur prémonitoire puisque « Holidays In Eden » s’est présenté, pour beaucoup, comme la sépulture de toute une époque : qui aurait pensé en 1983 qu’un jour le combo serait critiqué par un certain nombre de ses fans les plus fidèles et presque respecté par la critique ? Ce fut pourtant ce qui arriva avec ce nouvel opus et son virage à quasiment 90 degrés : définitivement largué Wilkinson et ses pochettes symboliques, viré le logo tolkienesque qui accompagnait le groupe depuis ses débuts, chassés les producteurs épris d’art et de complexité. De fait, certains virent dans cette cuvée 1991 une succession des formations marquantes des eighties : Police, Toto, Simple Minds voire ZZ Top ! « No One Can » reprenait, selon eux, à peu près l’introduction de « Every Breath You Take », « This Town » n’eût pas été renié par les trois texans barbus et « Cover My Eyes » aurait pu être un rejeton de la bande à Jim Kerr ou celle de Bono. Pour beaucoup, cet opus visait clairement le marché américain comme on le pressentait avec « Hooks In You » sur « Seasons End ».

Mais cette orientation musicale plus commerciale était en majeure partie le fruit des pressions subies de la part d’EMI, le CD précédent s’étant avéré un semi échec en termes de marketing (600 000 exemplaires vendus !). La maison de disques du groupe l’a poussé à sortir le plus rapidement possible un nouvel album et lui a implicitement demandé d’opter pour une musique plus « pop  » donc plus rentable. Le choix du producteur a émané d’EMI : alors que Marillion souhaitait travailler avec Chris Kimsey (« Misplaced Childhood », « Clutching At Straws »), son label lui a imposé, pour des raisons de timing, Chris Neil (A-Ha, Mike & The Mechanics, Sheena Easton, etc…). Ce dernier a réussi un excellent travail de castration en coupant en grande partie ce qui dépassait la norme : soli échevelés au placard, riffs assourdis à souhait, sonorité et énergie hardeuse évacuées, batterie chassée de l’avant scène : vous voyez le tableau. Il n’empêche. On ne pouvait pas dire que ce disque était mauvais. C’eût été trop simple. Il y avait toujours dans le groupe une cohésion musicale sans faille, une guitare remarquable quoiqu’en baisse de régime, quelques grands moments de grâce sur « Dry Land » (assez ironiquement car le morceau était signé How We Live), « The Party » (cinq minutes de pure magie où tendresse et cruauté se mêlaient au mystère et à une impression musicale d’envoûtement) ou le superbe « 100 Nights ».

Le point le plus positif à retenir de l’ensemble était qu’il marquait la confirmation du talent vocal remarquable de Steve Hogarth, qui n’avait techniquement rien à envier à son prédécesseur. Sa voix, au registre plus étendu, véhiculait à merveille l’émotion lors de chacune de ses interventions. Il était ici bien mieux mis en valeur que sur « Seasons End » où il s’adaptait (bien) à une musique qui n’avait, en grande partie, pas été écrite pour lui. « Holidays In Eden » constituait également la révélation de ses excellentes qualités de parolier. Les thèmes de l’incommunicabilité entre les hommes et de la solitude apparaissaient en filigrane dans la plupart des compositions de l’album et étaient traitées avec un indéniable talent poétique : « From emptiness and dryness, the famines of our days » sur « Waiting To Happen ». Face à ce constat d’enfermement, de repli sur soi voire de négation de la notion d’Humanité (« This Town » n’était rien d’autre qu’une vaste parabole sur la schizophrénie dans les mégapoles modernes), l’Amour constituait un échappatoire, une île salvatrice mais inaccessible au milieu de ce « Dry Land », de ce « Spiritual third world »… L’homme moderne semblait donc enfermé dans un cercle inextricable, ce même cercle qui faisait figure de logo sur la pochette du CD.

Au final, Marillion, qui s’était construit en dehors et contre le bizness, était en passe de se faire récupérer par le système après des années d’âpre révolte. Nous étions donc nombreux à espérer alors une révolte !

Bertrand Pourcheron (7/10)
Remerciements à Philippe Arnaud et Philippe Gnagna

http://www.marillion.com/

Holidays In Eden
Marillion
1991
EMI

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