Marillion – Brave

marillion Brave

Quand le phœnix renaît de ses cendres… Nous avions conclu en son temps notre analyse de « Holidays In Eden » par « on espère une révolte« . L’espoir n’a pas été vain : la révolte est devenue verve. Il était d’ailleurs plus que temps, car nous avions quitté en 1991 un groupe en panne. La formation traversait une sérieuse crise d’identité, tiraillée entre les idéaux progressifs et les sirènes du marché américain. On pouvait comprendre, pour un combo tout juste rentable (merci John Anrnison !) et qui a goûté au succès, la séduction de ce marché gigantesque. Mais, à vouloir satisfaire tout le monde, de compromissions en redites stériles, « Holidays In Eden » n’avait contenté personne ni obtenu le succès public escompté. Face à un échec, les grands groupes se sont toujours reconnus à leur faculté de régénérescence et de remise en question : le club des cinq a su trouver une nouvelle direction, en totale harmonie avec ses ambitions artistiques. Pour cela, la formation a pris son temps : huit mois d’écriture et sept d’enregistrement ! Et, renonçant une bonne fois pour toutes aux tentations d’antan, les musiciens se sont aventurés très loin dans la voie de l’anti-commercial. C’est qu’il en fallait du courage pour donner naissance à un concept album de 71 minutes en 1994 !

L’histoire a été inspirée à Steve Hogarth par un fait divers survenu en 1988 : une adolescente de Bristol avait été retrouvée par la police locale sur un pont, enjambant le fleuve Severn, dans un état dépressif lui interdisant toute forme de communication. L’album a retracé la lente descente aux enfers de cette jeune fille et s’est interrogé sur les motifs ayant provoqué ce processus de repli autistique. Cette volonté de se couper du monde pour se réfugier sur un pont, lieu symbolique situé à mi chemin de la terre et du ciel, a été analysée dans « Living With The Big Lie ». Face aux agressions et aux trahisons du monde moderne, hanté par la violence et les mensonges, cette adolescente à la sensibilité d’écorchée vive a choisi la fuite, la « grande évasion » (« The Great Escape ») vers la lumière, le bonheur, loin du monde et des siens. C’est une véritable ode à l’adolescence, à son intransigeance et en sa soif absolue d’idéal, qu’a écrit ici Steve Hogarth. « Runaway Girl » a montré la confrontation entre la jeune fille et son milieu familial oppressant et incapable d’appréhender les raisons profondes de sa détresse (« une fugueuse était tout ce qu’ils pouvaient voir, tout ce qu’il étaient préparés à admettre« ). S’identifiant complètement à elle, le beau h a réglé ses comptes à la société, dénonçant aussi bien les mensonges tissés par les médias que les idoles artificielles (« The Hollow Man », « Paper Lies ») et l’assoupissement de la conscience dans un confort matériel factice (« Lap Of Luxury »). « Made Again » clôturait toutefois cet opus sublime sur une renaissance à soi et aux autres (« Je me suis trouvée là bien souvent, avant, dans une vie que je menais, mais je j’ai jamais vu ces rues si neuves, lavées avec la pluie du matin, comme si le monde entier était recréé« ).

Pas de doute, Hogarth signait là ses plus belles paroles, à la fois poétiques et engagées. En effet, cette jeune femme représentait en nous la part de l’idéal et du refus d’un monde trop imparfait. Elle était tout aussi bien un groupe véritablement ressuscité, ambitieux, revenu au sommet de sa forme et de son art. Si l’atmosphère ténébreuse et tendue des compositions évoquaient en effet ce diamant noir qu’était « Clutching At Straws », si la production exemplaire du grand Dave Meegan avait su donner à Marillion une personnalité formidablement cinématographique, toute la première partie de « Brave » était résolument nouvelle et renouait avec une faculté du groupe qu’on avait oubliée : le renouvellement permanent ! Marillion passait donc ici du dépouillement le plus mélancolique (« The Hollow Man », « Brave ») à de rutilantes poussées de fièvre qui constituaient son apanage (« Goodbye To All That », « Lap of Luxury », « The Last Of You »).

Ce qui a changé alors ? Les arrangements (parfois très floydiens) ainsi que la structure des morceaux (« Living With The Big Lie »). Si l’ami Mosley gardait cette frappe sèche, nerveuse et précise que nous lui connaissions, autour de lui tout a bougé ! La basse, d’abord : toujours volubile et mélodique, elle est devenue de plus en plus grondante et audacieuse, jusqu’à la dissonance (« Lap Of Luxury »). Les claviers, ensuite, s’exprimaient en grandes nappes planantes et enveloppantes ou en bruitages que n’auraient pas reniés Pink Floyd. Le piano était de plus en plus présent (« The Hollow Man ») et les soli, apparemment d’orgue Hammond, marquaient la résurrection de Mark Kelly. Venons en maintenant à Steve Rothery, toujours remarquable de sensibilité de d’intelligence musicales : il s’est ouvert à la dissonance et à l’expérimentation (« Living With The Big Lie », « Goodbye To All That »), tout en gardant le secret du solo qui tue (« Runaway Girl », entre autres). Bref, le groupe a su intégrer à ses recettes classiques une ouverture admirable à de nouveaux horizons musicaux : il a tout bonnement inventé une nouvelle musique « planante », entre délires inclassables mais rageurs, et envolées symphoniques.

Au final, on tient donc là tout ce qui fait un grand concept : sujet superbe, paroles de grande qualité, technique maîtrisée et inspiration de tous les instants, parfaite adéquation enfin entre la musique et les lyrics. En choisissant cette histoire, Steve Hogarth a fait preuve de sensibilité mais aussi d’intelligence : la tension extrême de l’adolescence correspondait parfaitement au sens de la tension musicale qui était la véritable marque de fabrique de Marillion. Voilà un des meilleurs albums de ces trente dernières années, rien de moins. Sublime !

Bertrand Pourcheron (10/10)
Remerciements à Philippe Gnana et Philippe Arnaud

http://www.marillion.com/

Brave
Marillion
1994
EMI

5 commentaires

  • CHFAB

    Salut, cher Bertrand! Bien content de continuer à découvrir ta plume, et cette rétrospective de Marillion, groupe capital pour moi (et beaucoup d’entre nous), puisque c’est par lui (Mislaced
    Childhood) que j’ai découvert le rock progressif, tout adolescent que j’étais, et découvrait au demeurant une véritable nouvelle raison de vivre, mais ça c’est une autre histoire, qui n’a pas
    vraiment sa place ici… Je souscris à tout ce qui est dit dans ta chronique; en effet, Marillion, après le départ de Fish, laissait présager d’une musique certe forte, contrastée, mais toute
    tournée vers des territoires romantiques tout au plus, ou blues rock un peu conventionnels…mais…! La hargne dont l’époque Fish savait faire preuve, son incandescence, cette faculté à se
    plonger dans les méandres de la laideur et la violence pour mieux les décrire et le dénoncer retrouvaient ici une vraie résonnance, et peut être comme jamais plus ensuite (hélas, à mon goût)…
    Mais c’est surtout (et c’est là que je diffère) du point de vue musical que demeure la grande réussite de cet album. Car il me semble que le fait divers qui inspira son écriture donna prétexte à
    des évocations un peu tirées par les cheveux… Je me vois encore lisant (je parle anglais presque courament) les lyrics, patiemment, pas à pas, sans pourtant me trouver véritablement convaincu.
    Mensonges, violence, refuge dans la folie, échappatoire, mutisme, société méchante et oppressante, tous ces sujets sont gentiment survolés, de manière un peu convenue ou naïve, au risque d’en
    faire des clichés, ce qui les rendait presque contreproductifs…! Je me souviens que la jeune fille du pont avait été retrouvée entièrement nue… Certaines images du livret le révélaient, mais
    quid des textes? Peu ou rien sur le viol et ses conséquences, rien sur la psychanalise, rien sur le travail d’investigation sociale, rien sur l’autisme, rien sur le devenir de cette « victime »,
    rien sur le traitement réservé à ce genre de personnes, leur accompagnement, leurs chances d’amélioration… ou si peu… L’angle de l’adolescencem’avait paru, et me paraît encore un peu vague,
    et fourre-tout. D’autant que les notions d’engagement, de quête d’absolu, d’idéal, ne sont nullement réservés à cette période de la vie, au grand dame de bon nombre de résignés… il existe des
    valeurs qu’il est nécessaire de porter toute la vie. Celles sitées plus haut en font partie, et c’est grâce à elles que parfois le sort du plus grand nombre s’améliore parfois…bon, bref… Il
    me semblai utile de minorer un peu ton enthousiasme  sur ce point. Fish s’est avéré bien plus abile, plus adulte et plus engagé que Hogarth n’a jamais su le fairre, et ce n’est pas la
    petrite polémique sur Gaza qui me démentira, tant le texte de ce morceau est…innofensif… Il faudrait conseiller à H de lire « Jérusalem » de Guy Delisle, formidable auteur de bande dessinée,
    faisant état d’une année de vie dans cette ville (mais je ne sais pas si la BD est traduite, sans doute le sera-t-elle, aux vues du succès et surtout du talent certain de ce québécois), peut être
    aurait-il du coup réellement pondu un morceau éminament polémique!!! car il ne me semble pas très sain de demeurer neutre quand au traîtement politique infligé par le gouvernement iraelien (je ne
    parle QUE du gouvernement, entendons-nous bien…!)… Mais tout ça n’empêche finalement pas « Brave » d’être un album absolument formidable, dont un bon nombre de parties continuent encore à me
    donner des frissons, presque 20 ans après! Amitiés progressives

    CHFAB

  • CHFAB

    oui, pardon, j’oubliais aussi d’évoquer la maltraitence sociale, familiale et psychologique, exercée sur autrui, au nom d’une tradition (le pouvoir du nombre, administré sur l’individu, niant sa
    singularité, et ainsi favorisant des foyers au climats très anxiogènes, causes de disparitions, suicides, ou meurtres aveugles, comme hélas on y assiste parfois), parmi les sujets qui méritaient
    de figurer de façon plus aprofondie dans l’album…CHFAB

  • Bertrand

    Salut,

    Merci pour vos commentaires très instructifs sur ma modeste chronique dont je prends connaissance seulement maintenant. Il y a des aspects que j’ai zappé au niveau du concept (viol, etc…) car
    j’en parlai dans « Brave The Movie » (j’étais allé exprès à Londres pour m’acheter la VHS le jour de sa sortie et je m’étais cloitré chez un ami pharmacien avec lequel nous avions regardé ce
    diamant noir en boucle pendant 3 jours).

    Je ne sais pas si Fish aurait fait mieux que h au niveau des textes….

    Par contre, pour Gaza, j’y serais personnellement allé à donf contre les fachistes au pouvoir qui terrorisent et massacrent les palestiniens.

    @ plus,

    Bertrand

  • ramackers nicole

    Je ne connaissais cette très belle histoire écrite par Steve Hogarth , merci Bertrand .. car j’adore ces musiciens du groupe Marillion !!!! je n’ai rien à dire de plus que toi , si ce n’est une plus grande admiration pour Hogarth et Rothery qui me fait frémir ….
    Merci Bertrand pour tes chroniques très instructives pour une ignorante comme moi … mais je suis dingue de musique !!!!

  • Bertrand

    De rien Nicole. Bel été, Bertrand xx

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