Kraftwerk – Autobahn

Autobahn
Kraftwerk
Vertigo Records
1974

Kraftwerk – Autobahn

Kraftwerk Autobahn

Pour les fans de Kraftwerk, Autobahn est l’album qui a tout changé pour ce groupe, son véritable début, avant lequel rien n’existe ou, à tout le moins, ne mérite d’exister musicalement. C’est à la fois vrai et faux. Oui, le succès d’Autobahn a tout changé pour Kraftwerk, ne serait-ce que financièrement. Mais comme tout groupe, il a ses débuts, son évolution, son histoire. De plus, le Kraftwerk d’Autobahn est bien plus étrange, voire étonnant, qu’on se l’imagine couramment. Quant à l’album, il réserve de nombreuses surprises dès qu’on quitte son Autoroute pour aller, lors d’une Promenade Matinale, du côté de Minuit. De fait, Autobahn finit une époque, celle où Kraftwerk utilisait encore des instruments traditionnels. Dès la sortie suivante, tout aura changé, Kraftwerk devenant un groupe 100 % électronique. En quelques albums parus au cours de la deuxième moitié des années 70, Kraftwerk a acquis une aura et une influence telles que certains pensent qu’elles égalent, voire dépassent, celles des Beatles. En effet, les retombées de leurs mélodies ont été si considérables sur la musique pop/rock/électronique des trente dernières années qu’on ne tente même plus de dénombrer les groupes qui doivent quelque chose à Kraftwerk dans leur façon de faire de la musique et de la penser. Pourtant, Kraftwerk est un groupe presque immobile sur scène, aussi secret que possible et dont on parle d’ailleurs peu en dehors du cercle de leurs fans. D’après leur propre définition, ce sont juste des travailleurs œuvrant jour après jour dans leur studio. Comment des musiciens aussi discrets et menant une existence aussi conventionnelle ont-ils pu chambouler à ce point la musique moderne ? Dans un effort d’explication, essayons-nous à un bref résumé de la saga Kraftwerk.

Disons-le tout de suite, Kraftwerk c’est d’abord deux amis, Ralf Hütter et Florian Schneider-Esleben, et le fruit de leurs visions ainsi que de leur talent commun. Mais ce n’est pas tout. Car entre aussi en ligne de compte, au moins au départ, l’atmosphère d’une Allemagne qui se transforme et se reconstruit peu à peu après une terrible guerre et l’empreinte d’une jeunesse allemande qui se cherche encore à l’aube des années 70. Nés respectivement à Krefeld le 20 août 1946 et à Bodensee le 7 avril 1947, Ralf et Florian se rencontrent sur les bancs de la Kunstakademie de Remschield, près de Düsseldorf et deviennent très vite inséparables. Le premier joue du piano tandis que le second étudie la flûte et tous les deux sont des passionnés de free-jazz et de musique contemporaine. Ils sont à la fois très conscients de l’écrasante emprise de la musique et de la culture américaine à cette époque et très réceptifs à tous les efforts faits par certains musiciens allemands pour résister à cette influence envahissante. Ils se disent qu’après tout l’Allemagne est riche d’une histoire culturelle et musicale exceptionnelle et qu’il serait intéressant de profiter de cet inestimable héritage tout en regardant vers la modernité et le futur. Certains font de leurs tout débuts discographiques une sorte d’anecdote, un brouillon à vite oublier. C’est aller un peu rapidement en besogne. Car non seulement ces débuts font intégralement partie de leur histoire, mais ils permettent en plus de comprendre beaucoup de la suite.

Kraftwerk Autobahn Band1

Leur premier groupe (en commun, il faut le préciser) fut donc Organisation, fondé en 1968. Ce nom sera d’ailleurs, sans hasard aucun, celui d’un des meilleurs disques d’Orchestral Manoeuvre In The Dark. Ralf à l’orgue électrique et Florian à la flûte, assistés de Basil Hammoudi aux percussions, de Butch Hauf à la basse et de Fred Monicks à la batterie, sortent au début de l’année 1970 le seul disque de cette formation (qui au cours de son existence passée s’était d’abord appelée The Phantoms – déjà avec Ralf Hütter aux claviers – puis Rambo Zambo Bluesband et enfin Bluesology), un opus où un parfum de free-jazz flirte avec le psychédélisme et des improvisations follement débridées. « Tone Float », le titre qui donne son nom à l’album, est déjà à lui seul tout un symbole, une « planerie sonore » donc, et tout un programme, car ce titre foisonnant fait à lui seul une bonne vingtaine de minutes. A priori, nous sommes très loin du futur Kraftwerk. En fait, oui et non. Certes, difficile de voir dans cette première œuvre les harmonies élégamment rythmées et joyeusement modernistes que feront nos deux compagnons plus tard. Ralf et Florian cherchent encore le moyen exact de mettre en musique ce qu’ils ont dans leurs pensées et dans leurs rêves. Mais remarquons que le nom du groupe porte déjà la marque de fabrique du futur combo, l’esprit d’ordre et de système (« Au-delà d’une personne, il faut une organisation », dixit Ralf Hütter). De plus, ce disque montre bien le caractère à la fois profondément libéré de toute contrainte et en constante recherche du duo Ralf/Florian. Organisation ne durera pas. Quelques mois à peine après Tone Float, nos compositeurs associés vont sortir un nouveau disque. Mais cette fois tout a changé. Ils ne s’appellent plus Organisation mais Kraftwerk et ne sont plus que deux, hormis Andreas Hohmann et Klaus Dinger qui se partagent les parties de batterie. Que s’est-il passé ? Notre duo a très vite compris qu’au sein d’un groupe qu’ils n’avaient pas fondé, ils ne faisaient que diluer et dénaturer leur idée de la musique. Ils se séparent donc de leurs anciens compagnons et décident désormais de composer seuls, sans aucune influence extérieure. Ils se choisissent un nom typiquement allemand, Kraftwerk, la Centrale Électrique. Pourquoi ce nom ? À cette question, le groupe a beaucoup évoqué la proximité presque familière de cette fameuse centrale électrique. Mais il est plus probable qu’ils ont voulu à la fois marquer leur fierté d’être allemands, ce qui était loin d’être courant à l’époque, et d’être quelque part les continuateurs d’Andy Warhol qui prenait des objets courants et les élevait au rang d’œuvres d’art. Le duo, beaucoup plus facétieux et versé dans la franche rigolade que ce que laisserait à penser leur musique, a même avancé un jour une raison des plus amusantes : tout un tas de panneaux indicateurs annonçant, autour de Düsseldorf, cette centrale électrique, pourquoi ne pas se choisir un nom que des milliers de conducteurs auraient devant leurs yeux tous les jours, comme autant de publicités permanentes et gratuites pour leur groupe ?

Kraftwerk 1

Quoi qu’il en soit, la musique de ce premier album de Kraftwerk, baptisé tout simplement Kraftwerk, diffère radicalement du précédent opus du duo. Là où tout changeait incessamment au gré des improvisations, tout est maintenant mesuré et parfaitement contrôlé. Là où l’exploration du son et du rythme était libre et sans direction, tout est maintenant systématiquement balisé et planifié. Mais surtout, Kraftwerk abandonne tout repère connu pour se forger une toute nouvelle profession de foi. L’immersion totale, assumée et affirmée dans un quotidien à la fois banal et transcendé. À l’image de ce cône de signalisation routière qui s’affiche sur la couverture du disque, à la fois commun et réinventé en tant que logo visuel du groupe. Ce premier opus de Kraftwerk, sans concession aucune à quelque esprit commercial que ce soit, est aussi tout à fait dans l’optique de ce que fera le groupe plus tard. Il débute l’exploration méthodique et minutieuse des rapports et des interactions pouvant exister entre l’électricité et la musique. Kraftwerk y joue déjà plus du studio que d’un quelconque instrument. Et, de fait, les instruments n’y sont plus considérés en temps que tels. Ils ne sont plus que des générateurs de sons mis au service d’une idée, d’un concept. Les instruments ont disparus, Ralf et Florian n’existent plus. Un titre survole ce premier album, c’est « Ruckzuck ». Il est déjà symptomatique du goût prononcé de Kraftwerk pour les mélodies simples et les rythmes dansants. C’est le premier titre du premier album de Kraftwerk, et on peut sincèrement penser que toute l’évolution ultérieure du groupe peut être comprise à partir de ce seul morceau.

Kraftwerk 2Le deuxième effort, sorti tout juste un an plus tard, sera le prolongement de leur premier opus. D’ailleurs, pour bien indiquer cette continuation, il a été baptisé Kraftwerk 2. Dit de cette manière, cela semble tout naturel. Et pourtant, entre Kraftwerk et Kraftwerk 2, énormément d’événements se sont succédé. À tel point même que Kraftwerk 2 a bien failli ne jamais voir le jour ou être totalement différent de ce qu’il est. En effet, suite au relatif succès de Kraftwerk et pensant déjà à un deuxième opus, Ralf et Florian se sont laissés aller à entrer en contact de temps en temps avec d’autres musiciens allemands dans la perspective de reformer un vrai groupe. Il faut dire que le Düsseldorf de l’époque est en constante ébullition musicale et recèle alors d’un très grand nombre de musiciens très talentueux et toujours à la recherche d’opportunités d’expériences musicales nouvelles. C’est ainsi qu’ils font la connaissance de Michael Rother, un guitariste aussi doué que large d’esprit, et qu’ils lui proposent tout de suite d’entrer comme quatrième homme du groupe qu’ils forment alors avec le batteur Klaus Dinger. Mais pendant que Michael Rother réfléchit à cette offre, Ralf, en brouille avec Florian, claque la porte et quitte Kraftwerk. C’est donc avec les seuls Florian Schneider et Klaus Dinger que Michael Rother officiera au sein d’un Kraftwerk qui adoptera pendant cette période un son extrêmement radical, brut et primitif. Cependant l’entente n’est pas complète entre Florian Schneider et les deux autres musiciens, ceux-ci ayant des approches musicales et sonores par trop différentes, et le groupe éclate à nouveau, Florian restant seul tandis que Klaus Dinger et Michael Rother s’en vont pour former leur propre groupe, Neu!. Ralf revient finalement auprès de Florian et c’est à deux qu’ils reforment Kraftwerk. Kraftwerk 2 commence par « Klingklang », une musique à l’atmosphère superbe, et longue aussi, puisqu’elle couvre presque toute la première face. Interrogeons-nous sur la disparition dans ce titre d’un batteur humain, remplacé par une boîte à rythmes. Simple recherche d’un nouveau son, plus moderne ? Volonté de s’affranchir de toute autre aide extérieure pour mieux se concentrer sur la dualité Ralf/Florian ? Oui, mais pas seulement. Le duo joue avec une boîte à rythmes de la même manière qu’il jouerait en trio. La boîte à rythmes est devenue, le temps d’une musique, un membre du groupe. Mieux même, le duo épouse le rythme de la machine pour mieux se fondre à elle, en elle. Le duo épouse la machine devenue membre du groupe. Où est l’homme ? Où est la machine ? Le concept de l’homme-machine est déjà là. Cette idée est d’ailleurs renforcée par le fait que la couverture intérieure du disque présente des photos des deux musiciens de la même manière qu’elle présente des photos d’instruments de musique, comme s’ils faisaient partie du groupe. Peut-être est-ce même là la véritable naissance de Kraftwerk en tant que tel, dans une musique qui s’étire, qui prend son temps, au rythme subtilement dansant et à la mélodie simple et accrocheuse, où des hommes se transforment en machines et une machine en homme. Il ne faut peut-être pas chercher plus loin la raison pour laquelle leur futur studio-laboratoire s’appellera justement « Kling Klang ».

Kraftwerk Ralf & Florian

Le troisième album de Kraftwerk sera Ralf & Florian. Il s’agit là encore d’un revirement total. Après la fusion dans un groupe et après le groupe impersonnel, notre duo apparaît enfin au grand jour. Mais attention, ce n’est pas Ralf Hütter & Florian Schneider, c’est juste Ralf & Florian, vous saisissez la nuance ? Avant, ils avaient tout juste un nom comme une machine porte un numéro et maintenant ce sont nos meilleurs copains. Mais, fidèles à leur humour subliminal, le sympathique duo de potes « à la vie, à la mort » que nous présente la pochette de l’album nous réserve une petite surprise. Sur la photo en noir et blanc où les deux musiciens sont côte à côte, dans un réjouissant style années 50, les noms de ceux-ci sont écrits en petits caractères sous chacun d’eux, comme s’il s’agissait d’une vieille photo d’archive présentant, dans un cliché d’éternité, deux anciens prix Nobel en musique. Cependant la photo qui est au dos de la pochette du disque a quelque chose d’à la fois plus moderne et de plus intemporel : notre duo de potes qui sont nos copains dans leur studio. Elle montre clairement une dualité Yin et Yang. Ralf n’a que deux instruments aisément indentifiables, un orgue et un Minimoog, tandis que Florian est entouré d’instruments et d’appareils étranges. Ralf joue les mélodies et Florian les habille. Ils sont complémentaires et indissociables. D’un point de vue musical, Ralf & Florian est aussi une transformation complète. Quelle fraîcheur dans cette musique ! Quelle sublime simplicité dans les mélodies ! Et quelle joliesse dans les arrangements ! Apparemment les deux ans qui séparent Kraftwerk 2 de Ralf & Florian, sorti en 1973, ont largement été mis à profit pour approfondir les compositions et pour améliorer l’habillage tant sonore qu’harmonique de chacun des titres. C’est flagrant : Kraftwerk est nettement passé à l’échelon supérieur. Pourtant, visiblement, une autre révolution se prépare déjà. Car si le son du Synthi A, le synthétiseur qui est posé devant Florian, est bien présent sur l’album, il est par contre difficile de déceler quelque chose du son pourtant typique du Minimoog, le synthétiseur posé à la gauche de Ralf. Il est donc à supposer que Ralf cherchait encore à en maîtriser les subtilités avant de réellement l’utiliser sur un prochain album. Notons également que Ralf & Florian comprend, comme les deux précédents, « son » morceau dansant, qui s’appelle… tiens, tiens, tiens… comme c’est étrange… justement « Tanzmusik » (musique pour danser)… Quelle joie dans cette musique ! Quel pur bonheur ! Sans compter que c’est la première fois où l’on entend les voix de nos deux compères. Certes ils ne chantent pas (encore), mais déjà ils chantonnent. Impossible aussi d’évoquer Ralf & Florian sans parler de l’inénarrable « Ananas Symphonie ». Oui, avant de faire « The model », « It’s More Fun To Compute », et autre « Musique Non Stop », Kraftwerk nous a d’abord transportés sur des îles imaginaires où ne règnent que le soleil, les vagues et leur musique. Un total dépaysement de près de 14 minutes, précédées par… une voix passée dans un vocodeur. Une autre première pour le duo, qui décidément cherchait, si j’ose dire, toutes les voies pour faire entendre leurs voix… Et leurs voix, ils allaient les faire entendre ! À peine un an plus tard, une bonne partie de la planète chanterait, et pour longtemps, « Wir fahr’n, fahr’n, fahr’n auf der Autobahn »… Car en 1974 sort Autobahn, l’album qui allait vraiment faire connaître Kraftwerk au monde.

Kraftwerk Autobahn Band2

Autobahn – Pressage français

Toutefois, entre la fin 1973, date de sortie de Ralf & Florian, et la fin 1974, date de sortie de leur quatrième opus, Autobahn, que de changements encore ! D’abord Kraftwerk prend réellement le virage de la musique électronique. Certes sur Autobahn tout n’est pas encore entièrement joué sur des synthétiseurs, cependant il est clair que le pli est pris et que c’est désormais la voie que le groupe choisira d’explorer. Mais ce qui est déjà frappant, c’est la soudaine et incroyable maîtrise acquise par Kraftwerk dans l’utilisation du Minimoog, dont ils arrivent, et c’est encore plus extraordinaire, à tirer des sonorités que personne n’avait songé à exploiter avant eux. L’autre gros changement sur Autobahn, c’est que Ralf et Florian ne jouent de nouveau plus seuls. Et les deux musiciens qui les accompagnent ont de quoi étonner. C’est d’abord Klaus Roeder, un guitariste/violoniste qui se joint au duo. Puis c’est Wolfgang Flür, un percussionniste qui vient prêter main forte pour l’enregistrement du nouvel album. Kraftwerk devient-il pour autant un quatuor ? Difficile de le dire. Roeder et Flür ne font pas vraiment partie du groupe tout en en faisant partie. Toujours est-il que c’est à quatre qu’ils vont marquer l’histoire de la musique moderne avec « Autobahn », le titre et l’album. Une portière de voiture qui claque, une voix vocodeurisée qui prononce lentement « Au-to-bahn… Au-to-bahn… », puis un rythme synthétique qui introduit le plus long poème musical jamais dédié à la route et à la voiture (plus de 22 minutes), voilà ce qui a secoué à la fin de 1974 le petit monde du rock et de la pop, surtout que les responsables de ce séisme n’avaient même pas pris la peine de chanter leur hymne en anglais… Non, non, non, c’était bien de l’allemand ! Car, oui, Ralf Hütter a enfin pris la décision de chanter. Oui, oui, de chanter vraiment. Finis les chantonnements de l’album précédent, dépassée la voix passée au vocodeur, Ralf chante ! Et cela change tout. Car dès lors « Autobahn » n’est plus un morceau de plus de Kraftwerk, même leur meilleur. C’est une chanson ! Avec peu de paroles, je vous l’accorde, défiant les conventions habituelles du genre, je vous l’accorde aussi, mais c’est bel et bien la première chanson de Kraftwerk. Et c’est peut-être cela le plus important changement, le fait que la nature même du groupe était en train de changer. D’un simple groupe de musiciens défendant une conception radicale des rapports entre la musique et la modernité, ils étaient en passe d’acquérir une nouvelle dimension sans pourtant quitter la première, celle d’un groupe pouvant composer des chansons à succès. Et je crois que toute la particularité de Kraftwerk est résumée là. C’est que sans jamais abandonner ce formidable acquis expérimental et technique, sans avoir jamais été autrement que profondément eux-mêmes et sans jamais avoir consenti à la moindre facilité, ils sont devenus à la fois connus par leurs chansons et ont incarné une influence majeure pour toute une génération de musiciens.

Kraftwerk Autobahn Band3

Approfondissons cet album qu’est Autobahn. Le Kraftwerk d’aujourd’hui clame que cet opus constitue son véritable premier album, qui rien n’existe avant. Outre l’évidente fausseté de cette affirmation, Autobahn se révèle même être un album tout à fait étonnant du point de vue des instruments utilisés, et surtout pour un groupe qui se rêve d’avoir toujours été une formation purement électronique. Rien qu’« Autobahn », le morceau, pour peu qu’on l’écoute un tant soit peu attentivement, laisse entendre de la flûte, celle de Florian Schneider, et la guitare, celle de Klaus Roeder. Et ce n’est pas du tout anecdotique car ces parties de flûte et de guitare contribuent grandement à l’atmosphère relaxante et ensoleillée de la première moitié du morceau. Alors, non, non, et non, « Autobahn » n’est pas le tube 100 % musique électronique que beaucoup se plaisent à décrire. Il est bien plus riche que cela d’un point de vue sonore. Et quand on écoute « Mitternacht », il est encore plus évident que le Kraftwerk de l’époque n’était pas 100 % électronique. On y entend du violon, beaucoup de violon ! Et ce violon gémit, émet des cris de chouette ou des sons de train, ou hurle tout simplement. C’est aussi étonnant que magnifique. Surtout quand on sait que Klaus Roeder avait l’habitude de marcher les pieds nus. Quoi ? Un violoniste aux pieds nus dans Kraftwerk ? La chose surprend nettement moins à l’examen de la photo du groupe au dos de la pochette originale de l’album. Qu’y voit-on ? Un Ralf Hütter aux cheveux très longs, idem concernant Wolfgang Flür. Quant à Klaus Roeder, il a les mêmes cheveux très longs et porte en plus une barbe bien fournie. Un vrai hippie ! « Morgenspaziergang » fait encore plus fort dans le Kraftwerk pas du tout 100 % électronique. Car non seulement on y entend le violon et la guitare de Klaus Roeder, la flûte de Florian Schneider, mais encore, chose il me semble unique dans la toute la discographie de Kraftwerk, le piano de Ralf Hütter ! « Morgenspaziergang » est le dernier morceau d’Autobahn, l’ultime trace d’un Kraftwerk « à visage humain », romantique, poétique, cool, celui de l’album Ralf & Florian en vérité. Ensuite, le groupe changera complètement de look, de concept et d’instruments. En fait, le seul morceau qui soit 100 % électronique dans Autobahn, c’est « Kometenmelodie ». Et pour le coup, c’est une véritable démonstration de Minimoog, jusqu’au déluge parfois ! Désaccord plus ou moins subtil des oscillateurs, rondeur chaleureuse des basses, audible perfection du filtre 24 db/oct, acidité somptueuse de l’emphasis, précision chirurgicale des deux contours de filtrage et d’amplitude, Ralf Hütter s’en est donner à cœur-joie ! À dire vrai, « Kometenmelodie » est en quelque sorte la piste de décollage déjà bien balisée du Radio-Activity 100 % électronique à venir juste après, mais ici juste pour un morceau. Pour ce qui concerne tout un album rien qu’avec des synthés, il faudra encore attendre un an de plus.

Kraftwerk Radio-Activity

Qu’allait faire maintenant Kraftwerk après être subitement passé de l’ombre à la lumière ? Le groupe continue tranquillement son petit bonhomme de chemin, mais avec des moyens financiers bien plus considérables et une indépendance encore plus affirmée. En effet, Autobahn a été très bien reçu aux États-Unis et un peu partout en Europe, ce qui a permis au groupe de gagner assez d’argent pour se permettre d’investir dans de nouveaux instruments électroniques et même de se construire un vrai studio de répétition et d’enregistrement, « Kling Klang ». Pour Kraftwerk, c’est une avancée décisive car le groupe n’a plus désormais à dépendre de la disponibilité ou non d’un quelconque studio d’enregistrement extérieur, mais surtout ses membres deviennent occupants permanents de leur propre studio et ceci gratuitement. Le rêve ! Et c’est aussi le début d’une autre mutation fondamentale du groupe. De musiciens, ils deviennent des « joueurs de studio » et adoptent désormais un rythme de vie peu commun pour un groupe. Cinq ou six fois par semaine, ils se rendent à Kling Klang comme on se rend sur n’importe quel autre lieu de travail, expérimentent, composent et improvisent de 17 heures à minuit, pour souvent finir la nuit dans une discothèque, comme de bons copains se retrouvant en boîte après une bonne journée de boulot. Ralf Hütter finira même par déclarer : « Nous ne sommes ni des artistes, ni des musiciens. Nous sommes des travailleurs. » Accentuant également leur virage vers une production musicale totalement électronique, Ralf et Florian se séparent de Klaus Roeder, leur guitariste/violoniste, pour accueillir dans le groupe un autre percussionniste, Karl Bartos. En effet, le seul duo Ralf et Florian ne fait pas très « groupe ». Par contre le nombre de quatre permet des combinaisons visuelles très intéressantes sur une scène. Et apparemment, l’aspect de deux percussionnistes entourés de deux synthétiseuristes a franchement leur faveur de par son rendu très symétrique, sans compter la suave dualité musiciens « actifs » (les deux percussionnistes) / musiciens « passifs » (les deux synthétiseuristes). Il est à noter encore que l’ajout d’un deuxième percussionniste tend déjà à faire penser que Kraftwerk a l’intention de produire désormais une musique sensiblement plus rythmée. Le résultat de tous ces changements sera Radio-Activity, paru en 1975, un subtil mélange entre les thèmes de la communication radiophonée et de l’énergie nucléaire. Et aussi un disque se partageant d’une manière harmonieuse entre une certaine forme de musique pop et la musique la plus complètement contemporaine. Radio-Activity sera également le chant des ondes autant qu’il sera celui les ondes du chant. Car dans ce nouvel opus, Kraftwerk chante plus que jamais et sur tous les tons. Et ils sont même si dirigés maintenant vers le chant, et plus exactement vers le champ de la chanson pop, qu’ils placent sur le début des deux faces de l’album une chanson bien balancée et facile d’accès pour un public encore non averti. Simple stratégie commerciale ? Pas si sûr. Car outre que le reste de l’album n’a rien de très « commercial », au contraire, ces deux titres semblent plutôt être des moteurs pour propulser l’auditeur vers des musiques plus expérimentales ou plus conceptuelles. Radio-Activity représentera un vrai pas « vers le futur » pour Kraftwerk. Car toute notion d’instrument acoustique est désormais bannie de leur univers. Ce sera leur premier opus entièrement dévoué à l’électronique pure et sans concession. Normal dès lors aussi qu’ils utilisent le thème de la radio, un des appareils les plus électroniques qui puisse être, pour ouvrir leur ère exclusivement synthétique. À remarquer tout particulièrement « Antenna », où Kraftwerk adopte une rythmique qui n’est pas sans rappeler quelque part celle d’un rock du meilleur aloi. Étonnant ? Pas vraiment. Ralf et Florian, bien que versés à présent dans les mélopées électroniques, ont toujours été de grands fans des groupes de rock. Alors pourquoi n’auraient-ils pas composé leur propre rock, version synthétique ? Non, ce qui est vraiment étonnant, c’est que ce titre n’ait jamais été joué sur scène. Il se contentera de faire la face B d’un 45 tours qui aura « Radioactivity » pour face A. Radio-Activity n’aura pas le même succès qu’Autobahn. Enfin, disons que son succès sera inégal. Aux États-Unis et en Angleterre, où Kraftwerk avait fait une percée fulgurante avec son album précédent, Radio-Activity est un omni (objet musical non identifié) incompréhensible. En revanche, en France et en Allemagne, il est nettement mieux accepté par un large public malgré une presse qui ne saisit rien à ce qu’elle considère comme un déferlement de « Tschhhhhh ! » et de « Tsooooiiing ! ». Enfin, soyons honnêtes, c’est surtout le 45 tours « Radioactivity/Antenna » dont nous venons de parler qui connaîtra un beau succès. De fait Radio-Activity restera toujours l’album méconnu, voire « maudit », de Kraftwerk, attendant d’être enfin considéré à sa juste valeur. C’est à dire, selon beaucoup d’oreilles averties, celle de l’album le plus osé et le plus poétique du groupe.

Kraftwerk Trans-Europe Express

Un jour, en séjour à Paris, Ralf et Florian cherchent un endroit agréable où prendre un bon repas. Paul Alessandrini, un ami intime du duo, leur suggère le « Train Bleu », célèbre restaurant situé à l’intérieur de la Gare de Lyon. Et pendant le repas, la discussion aborde tout naturellement le thème des trains et des voyages ferroviaires, s’arrêtant un moment sur le thème plus particulier du Trans-Europe Express. C’est ainsi que naîtra l’idée chez Kraftwerk de centrer leur prochain album autour de ce train, opus qui verra le jour en 1977. Mais si, à cause de son nom même, Trans-Europe Express semblera a priori n’être qu’un hymne aux trains, il conviendra de noter deux titres, et pas des moindres, sans rapport aucun avec les voyages ferroviaires, « The Hall of Mirrors » et « Showroom Dummies », le premier traitant du regard qu’une star peut porter sur elle-même, thème assez étonnant de la part d’un groupe comme Kraftwerk, et le second évoquant la vie secrète des mannequins d’exposition qui vont danser en boîte à la nuit tombée, une allusion à peine voilée au groupe lui-même. Mais revenons sur le thème du train, qui est tout de même au centre de cet album. Il est d’abord développé sur la première face au long d’un superbe « Europe Endless », véritable ode à l’Europe, qui tendrait à faire penser que derrière le thème du Trans-Europe Express se cacherait le thème encore plus essentiel de l’Europe elle-même, d’une Europe unie, paisible et sans limite. Le thème du train revient ensuite occuper les deux premiers tiers de la deuxième face en une longue suite de deux titres enchaînés et qui pratiquement n’en forment qu’un, « Trans-Europe Express » et « Metal on Metal ». Cette suite se présente d’ailleurs sous la forme d’une dualité, « Trans-Europe Express » étant chanté et « Metal on Metal » étant entièrement instrumental. Les paroles de « Trans-Europe Express » sont d’ailleurs à écouter de près, car elles évoquent entre autres choses Iggy Pop et David Bowie, preuve encore que Kraftwerk est très attentif aux musiques qui sont jouées partout dans le monde, notamment à la musique rock, et qu’ils ont lié amitié avec certains des chanteurs parmi les plus en vue de ce style de musique a priori éloigné du style de Kraftwerk. À noter le très envoûtant « Franz Schubert » qui clôt cet opus, à première vue très ciblé, mais en réalité tout à fait multiple dans ses thèmes et ses atmosphères.

Kraftwerk The Man Machine

Trans-Europe Express aura un retentissement considérable. Car, outre le fait qu’il fut le premier album de Kraftwerk véritablement abordable dans son intégralité par un public relativement non-initié, il séduira aussi par ses superbes mélodies, ses rythmes audacieux et son élégance. Ainsi, devenu légendaire pratiquement dès sa sortie, Trans-Europe Express ne cessera d’être pris comme modèle ou purement et simplement copié, voire même samplé, la plus célèbre fois étant par Afrika Bambaata pour son Planet Rock. À peine un an plus tard, en 1978, paraîtra The Man-Machine, possiblement le plus parfait des albums du groupe, tant musicalement que conceptuellement. Et aussi le plus proche de la propre idée que Ralf et Florian se font d’eux-mêmes en tant que « joueurs de studio » : des « hommes-machines ». Cet album est donc un aboutissement, mais aussi, et en même temps, un nouveau saut qualitatif, car chacune des sonorités de synthétiseur y est parfaitement maîtrisée, sans pour autant que l’ensemble de l’album en devienne froid ou désincarné pour autant. Bien au contraire, le son n’y a jamais été aussi fluide, subtil et mouvant. De plus, chacune des chansons ou des compositions est parfaitement mise en lumière, et donc même si The Man-Machine ne comporte que six titres, tous y sont essentiels, indispensables et centraux. À remarquer que chacune des faces du disque est structurée de la même manière, dans une stupéfiante symétrie : un titre rapide traitant du travail, un titre plus lent traitant d’une forme éthérée et lumineuse de la modernité, et enfin un titre encore plus lent, voire vaguement évanescent, traitant du parallèle entre l’homme et la machine. Car sous l’apparence d’une gentille bluette, « The Model » évoque tout de même en transparence ces femmes que l’on transforme en « travailleuses de la beauté » (qu’il soit rappelé que le terme « robot » signifie tout simplement « travailleur »). Et car, également, les ouvriers du célèbre film de Fritz Lang, Metropolis, ne sont pas mieux considérés que s’ils étaient de simples machines. Bien sûr, Kraftwerk nous ayant maintenant habitués à placer au début de chaque face de ses albums les titres qu’ils voient comme les morceaux phares, c’est donc vers « The Robots » et « The Model » qu’il faut se tourner. En ce qui concerne « The Robots », les choses sont évidentes. C’est l’aboutissement du concept déjà évoqué par Ralf Hütter plus haut, « Nous ne sommes pas des musiciens, nous sommes des travailleurs [traduire : des robots] ». Cela est encore plus flagrant quand on sait que le groupe est dès lors remplacé sur scène, à certains moments, par quatre robots dansant au rythme de la musique. Le cas de « The Model » est plus innovant dans l’univers kraftwerkien, car il s’agit tout simplement de leur première « chanson d’amour », même si le thème lui-même n’est qu’à peine effleuré, l’amour n’étant évoqué qu’au travers de la beauté d’une femme. Cette chanson aura un impact exceptionnel. Combien de chansons d’amour de groupes new wave qui viendront plus tard utiliseront ce même style de rythme facile et dansant soutenant une mélodie évidente et tout de suite mémorisable ? Difficile de le dire. Mais sans trop exagérer, on peut assez aisément dire que « The Model » est à l’origine de tout un pan de la chanson pop moderne.

Kraftwerk Computer World

Kraftwerk, fort de ce sommet musical, ne se reposera pas pour autant sur ses lauriers. Mais il était clair que pour qu’ils puissent dépasser la sorte de perfection qu’était The Man-Machine, le chemin ne pouvait qu’être long. Leur prochain album ne sortira donc qu’en 1981, trois ans donc après leur album précédent, et s’appellera Computer World. Kraftwerk, toujours en fin observateur du monde qui l’entoure, comprend qu’en ce début des années 1980 les ordinateurs commencent à prendre de plus en plus d’importance dans notre vie de tous les jours. Le monde entier est en train de devenir numérique. Kraftwerk va en profiter pour réintroduire le concept warholien de l’objet usuel transcendé, qu’il avait un peu abandonné, en complétant sa batterie de synthétiseurs par divers objets numériques et sonores parmi les plus courants. Ce qui aboutira à un album intensément conceptuel partagé soniquement et mélodiquement entre la technologie extrême des plus puissants synthétiseurs de l’époque et celle, nettement plus fruste, mais ô combien plus ludique, de calculatrices ou de jouets électroniques. En fait Computer World est un album à la fois grave et joyeux. D’un côté il dénonce la mise en fiche des êtres humains et de l’autre il s’amuse et danse sur les bip-bip encore hésitants des premiers jeux vidéo. Et même si Kraftwerk ne retrouve peut-être pas le sens inouï de la poésie et l’abstraction musicale de son album précédent (mais était-ce là l’un des enjeux de cet album ?), le groupe démontre qu’il est cette fois parvenu au faîte de la maîtrise de ses instruments, mélangeant avec un brio étourdissant synthétiseurs, vocoder, voix, et jouets électroniques. Du très grand art. Et un nouveau très gros succès pour Kraftwerk. À noter, outre le jeu de mot plaisant du « It’s More Fun To Compute » paraphrasant le « It’s more fun to compete » inscrit sur les flippers, qu’à l’image de « The Model », la « chanson d’amour » qui est au début de la deuxième face de The Man-Machine, apparaît sur Computer World un « Computer Love » qui semble bien inaugurer une sorte de « tradition » de mettre sa « chanson d’amour » au début de la deuxième face de chacun de leurs albums.

Suite à cet opus, Ralf et Florian vont longtemps laisser errer leurs pensées pour définir le thème de leur prochaine sortie. Cependant, aucune idée ne semble vraiment prendre le pas sur une autre. Toutefois, Ralf qui s’est nouvellement entiché des promenades à vélo et de l’univers du cyclisme, semble pousser de plus en plus pour que le groupe réalise un nouveau disque sur le thème de la machine humaine et de l’énergie corporelle, un concept très kraftwerkien. Mais ceci est déjà une autre histoire…

Frédéric Gerchambeau

http://www.kraftwerk.com/

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