Johan Asherton – God’s Clown

Johan Asherton – God’s Clown

Johan Asherton God's Clown

Johan Asherton est une énigme, une injustice dans l’univers pop-rock. Les Américains nous l’envient (fait rare dans le domaine culturel et plus encore en musique folk-rock) et le comparent à Leonard Cohen, non sans raison. Mais il reste encore trop méconnu en France malgré son engagement de longue date (1987) pour nous offrir des albums qui sont autant de perles, déjà considérés comme des « classiques » au même titre que ceux du grand Leonard (Cohen, pas de Vinci !), de Nick Drake (inspirateur de l’album The Moon Soon), Neil Young ou Dylan. J’y ajouterai les premiers albums d’Al Stewart (le superlatif Orange tout acoustique, à la sonorité inimitable très ancrée seventies… et pour cause).

La réédition 2017 de God’s Clown, son premier album de 1988 de notre troubadour anglophone, est une excellente occasion de se rattraper pour ceux qui l’auraient raté, car l’album original en tirage limité devenait difficile à trouver. D’autant plus que cette superbe réédition offre des bonus, dont des inédits issus de sessions live de la même période, et un superbe livret très personnel de l’auteur nous contant en détails la genèse de ce premier album mythique.

Johan Asherton God's Clown Band1

Le premier atout de notre Johan national est sa voix qui justifie à elle seule la comparaison avec Cohen : grave, plus profonde que rauque, en un mot : inimitable (on l’aurait qualifiée d’unique si Leonard ne l’avait devancé de vingt années très exactement !). Le second atout est un jeu de guitare (acoustique ou 12 cordes) certes peu virtuose car souvent rythmique, mais efficace et parfait pour accompagner cette voix. Le troisième serait la subtilité, la simplicité pour ne pas dire la perfection des orchestrations finement ciselées (harmonium, harmonica, contrebasse, percussions), toujours discrètes face à la guitare toujours présente mais idéales pour varier la couleur et les atmosphères de ses titres folk-rock mid-tempo.

Et même si certains albums ultérieurs seront encore plus aboutis (le magnifique Amber Songs de 2004), on trouve dès ce premier album tout ce qui caractérisera Asherton et sa signature acoustique, aux deux sens de la formule car l’orchestration variera peu par la suite, hormis le virage électrique, plus nerveux mais magnifiquement négocié, du Johan Asherton’s Diamonds de 2015.

God’s Clown est une succession de ballades folk-rock d’une pureté stupéfiante, authentiques à s’y méprendre au point que sur un test d’écoute aveugle, tout amateur de folk US jurerait entendre l’un d’eux, tant l’identification est parfaite avec le style d’hypothétiques alter ego d’outre-Atlantique. Hypothétiques ? On garde le terme, totalement justifié car notre discret folk-rocker national est à la fois inimitable… et reconnaissable entre mille pour tout connaisseur de son style et de ses albums. En un mot, tout en s’inspirant d’un courant très (voire trop ?) « couru », Asherton a aussi créé un style, une individualité qui lui est propre, celle d’une sorte de troubadour qui vient défier, toujours humblement, de « grands noms » issus de tout un pan de l’histoire du rock, comme JJ Cale, Dylan, Gram Parsons ou le grand Leonard déjà cité. Tout cela avec sa touche personnelle due en partie à ses fidèles acolytes et à l’usage d’une palette de sonorités pas si courantes en soutien de la guitare rythmique : harmonica, piano jouet, violoncelle, orgue, mandoline, accordéon, harpe et, sur God’s Clown, un harmonium qui sonne comme un mellotron (clin d’œil involontaire au « Nights In White Satin » de qui-vous-savez). Le livret nous apprend à ce sujet que Johan souhaitait un album minimaliste voix/guitare, mais qu’il s’est laissé convaincre par son ami ingénieur du son Patrick Chevalot de donner plus de relief à ses compositions par quelques touches de couleur (et autant d’invités) qui font tout le charme et l’originalité de cet album comme du suivant, Precious.

Johan Asherton God's Clown Band2

Les thématiques sont elles aussi personnelles et parfois bien éloignées des plaines herbeuses ou rocheuses, comme la chanson-titre « God’s Clown », un hommage au danseur Nijinski (God’s Clown était le surnom que lui-même s’était donné). Et la touche nationale n’est pas absente, avec le titre clin d’œil « La Vie De Château ».

S’il fallait un bémol à toutes ces louanges (rien n’est parfait en ce monde !), on notera que l’amour exclusif de Johan Asherton pour la culture/musique/langue anglaise lui a fait produire un livret détaillé de notes sur l’histoire de cet album… uniquement en anglais. Un usage certes répandu dans le monde pop-rock (alors que le classique, même sur des labels étrangers, fait l’effort de livrets multilingues), mais qui frustrera quelques-uns de ses fans non anglophones. Et des sessions live bonus de 1987 au découpage brutal, laissant des scories inutiles comme la voix d’un commentateur gâchant un peu la continuité d’écoute.

Parmi les bonus, Johan Asherton nous fait cadeau de cinq titres issus du CD rare intitulé Diary of a Perfumed Clown, constitué de versions démo et de work in progress de l’album God’s Clown, sorti sur le label japonais Captain Trip Records disponible uniquement en import. Il faut croire que la pureté de la démarche d’Asherton a eu des échos jusqu’à ces contrées lointaines : le même label avait produit un autre album d’Asherton de la même période, original celui-là, intitulé Johan Asherton’s Phantastes.

On a compris que cette réédition « attendue » (disons qu’elle devrait l’être si vous avez bien lu cette chronique) est un must absolu à se procurer d’urgence. Bien qu’enregistré en 1987, c’est tout l’esprit des seventies qui est inclus dans ces perles proches de la perfection, tel un hommage sincère aux plus grands noms du folk-rock, ledit hommage s’élevant lui-même au rang d’album mythique : la boucle est donc bouclée.

Jean-Michel Calvez

http://www.poptheballoon-records.fr/

https://johanasherton1.bandcamp.com/

God's Clown
Johan Asherton
Pop The Balloon Records
2017

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