Jérôme Alberola : Voyages en musique

Jerome Alberola

La maison d’édition française spécialisée Camion blanc a déjà publié quatre ouvrages de l’auteur annécien au savoir « encyclopédisque » !

Bien que la cinquième brique musicale de l’ami d’Annecy (une anthologie des musiques extrêmes) soit déjà prévue pour bientôt, il semblerait judicieux de revenir sur les quatre premières pierres de cet édifice éditorial audacieux et passionnant, tant pour les mélomanes avertis que les néophytes curieux. Une lecture de rentrée studieuse afin de mieux s’y retrouver dans l’offre pléthorique automnale à venir, fille de l’explosion des possibles de l’Internet. Alors, prenons la main du spécialiste du bout du lac, afin qu’il nous conte l’histoire des musiques rock, pop ou metal. Toujours dans une langue fleurie où l’amour et l’humour se mêlent en rythme. Une brève visite panoramique, avant un entretien analytique, avec l’auteur lui-même, prévu dans un avenir pas si lointain.

Anthologie Hard Rock

Anthologie du hard rock, de bruit, de fureur et de larmes, paru en 2008, premier fait d’armes de l’auteur, par ailleurs rédacteur en chef et directeur de la publication du magazine Culture Cuisine, constitue une excellente porte d’entrée dans le monde merveilleux d’Alberola. Un monde de culture, de passion, d’humour et de prises de position courageuses. En effet, le credo principal de l’auteur semble être de se réclamer d’une subjectivité totalement assumée. Chez lui, foin de flagornerie ou de pseudo-objectivité journalistique de piètre aloi. Place à la découverte et aux sensations que peut procurer la bonne musique, quelle qu’elle soit et d’où qu’elle provienne. On semble bien loin, à la lecture de ces pages, de l’arrogance parisianiste ou de l’égocentrisme intello-branchouille pratiqué par Philippe Manœuvre et consorts. Après une préface de l’immense Francis Zégut, le créateur de Wango Tango, l’émission radiophonique qui a veillé à promouvoir le hard rock en France dans les années quatre-vingts, c’est parti pour un voyage au long cours sur les océans tourmentés des « musiques dures ». Comme dans toutes les anthologies qui suivront, le plan proposé par l’auteur apparaît comme simple et efficace. On commence par un petit historique du genre « incriminé » en veillant à s’arrêter plus longuement sur les poids lourds du style discuté, puis s’ensuit la recherche anthologique proprement dite : une présentation alphabétique de tous les disques remarquables du mouvement, sans souci de chronologie ni de « bienséance » journalistique. Dans ce gros volume de près de cinq cents pages, ADX côtoie AC/DC et Wehrmacht (qui ?) est présenté, au même titre que White Lion. Ce sont ainsi près de trois cents disques qui se voient chroniqués, analysés et disséqués, pour le plus grand plaisir du lecteur mélomane qui risque bien de passer quelques nuits blanches, devant son ordinateur, à chercher à écouter ces groupes dont il n’avait jamais entendu parler jusqu’alors. Pour découvrir que souvent, les formations les plus connues ne sont pas forcément les plus intéressantes…

Anthologie Rock Progressif

Deux ans plus tard, le lecteur encore sonné par la somme métallique exposée (même si l’auteur déteste ce vocable, pour des raisons pertinentes et justifiées que vous découvrirez à la lecture du tome) pourra s’attaquer à un autre genre musical : le rock progressif. Anthologie du rock progressif, voyages en ailleurs apparaît comme étant l’ouvrage le plus complet jamais publié sur le sujet. Certes, les « classiques » ne déméritent pas : Chroniques du rock progressif du grand Frédéric Delâge, Rock progressif d’Aymeric Leroy ou encore Progressive Rock Vinyls de Dominique Dupuis restent de très bonnes introductions à ce monde flamboyant même si malheureusement peu reconnu par les médias. L’énorme plus-value du travail d’Alberola réside dans l’importance accordée aux groupes moins importants, si vous nous passez la formule. Enfin quelqu’un ose écrire que Marillion ne forme non seulement en rien un clone de Genesis mais, en sus, la musique du groupe anglais porté par Steve Hogarth mène l’auditeur vers des climax que même l’antique Genèse ne savait atteindre. Du reste, une partie non négligeable du ce gros volume de huit cents pages est consacré au groupe d’Aylesbury (un chapitre entier, de plus de plus de quatre-vingts pages ! C’est d’ailleurs le chanteur que l’on devine sur la couverture du livre, fait assez rarissime pour le signaler ici. Ainsi, le fan de Marillion peut se porter acquéreur de l’ouvrage les yeux fermés : pour une fois, il ne lira pas une anthologie dont les trois quarts des pages relateraient l’histoire de Genesis, Yes, Pink Floyd et autres King Crimson. La portion congrue restant habituellement dévolue aux autres. Et quels autres ! Ici, on ne les oublie pas : Ange, Marillion, Anekdoten, Pendragon, IQ, Opeth, Porcupine Tree ou autres Spock’s Beard. Enfin un livre d’aujourd’hui qui parle du rock progressif, depuis ses origines, naturellement, mais surtout jusqu’à l’offre actuelle promue par les labels bien vivaces que restent KScope, Inside Out ou Musea. La composition du livre reste la même que pour Anthologie du hard rock. Avec, cette fois, une préface rédigée par le maître français de la science-fiction, Pierre Bordage. La connaissance encyclopédique de l’auteur, mêlée à une prose fraîche et étonnante convaincra les adeptes d’une forme de « gai savoir ». Pas d’érudition ennuyeuse ni de vérités assénées, encore moins de jugements politiquement corrects, seulement des coups de cœur et des coups de griffes. Passionnant de bout en bout, ce gros œuvre se dévore d’une traite. Le hic réside dans le fait qu’après lecture, l’envie d’aller acheter les disques discutés s’avère incontrôlable. A ne pas lire si vous pensez connaître le sujet ! La perte d’illusion risque d’être puissante !

Anthologie Rock Féminin

Au rythme d’un titre tous les deux ans, l’auteur construit son œuvre, passant du hard rock au rock progressif, puis de la soul aux musiques extrêmes (musique d’avenir…). Ce troisième essai semble être le moins captivant des quatre parus au moment d’écrire ces lignes. L’axe de travail ne se situe en effet plus en lien avec un genre bien circonscrit. En fait, il s’agit davantage d’un exposé sociologique que véritablement musicologique. En effet, le but de ce livre réside dans une tentative de captation des attributs et occurrences de la présence féminine dans le rock (au sens très large du terme). Les Belles et les bêtes, anthologie du rock au féminin, de la soul au metal hésite entre une posture quasi universitaire et un retour vers une forme plus attendue d’ouvrage musical. Cette fois, c’est Marianne James, célèbre animatrice, créatrice, guitariste et musicologue reconnue qui s’attaque à la préface. Décidément, Jérôme Alberola sait s’entourer d’individualités de premier plan dès lors qu’il s’agit d’introduire un sujet. Cependant, on sent, pour cette fois, que l’auteur, moins habité par la problématique développée, s’efforce de combler par le sérieux le manque de passion généré. C’est peut-être pour cette raison que l’on décèle moins cet humour piquant et rafraîchissant qui étaient pourtant partie intégrante des deux premiers travaux. Un ouvrage novateur et néanmoins salvateur.

Anthologie Bonheur Musical

L’année passée était présenté en librairie cet OVNI éditorial. Ni véritablement ouvrage musical, ni ouvrage psychologique ou médical, ni traité philosophique bien qu’un peu tout cela à la fois, Anthologie du bonheur musical moderne, pourquoi aime-t-on le rock, la pop, le metal, l’électro, etc. forme, en plus de constituer une aventure totalement inédite, un véritable tour de force cognitif. Imaginez : l’auteur va tâcher de nous expliquer ce qu’il se passe dans notre cerveau à l’écoute de nos morceaux favoris. Vaste exploration, ardue mais envoûtante. La structure diffère des trois précédents ouvrages. Le voyage commence par une partie technique et plutôt complexe visant à expliquer au lecteur profane le « comment du pourquoi », en d’autres termes, l’aspect physico-psycho-physiologique de la réception des sons et, a fortiori, de notre morceau fétiche. Cette phase d’exposition de la problématique, exigeante et éprouvante, s’avère cependant nécessaire afin de mieux apprécier la partie plus ludique du traité nommée « 366 expériences subjectives et impressionnistes, profondes ou légères, pour aimer le rock, la pop, le heavy metal, le punk, l’électro, le jazz, le blues, etc. ». L’expérience s’avère unique et totale. Et elle marche « dans les deux sens ». Soit vous cherchez un titre que vous connaissez et aimez, par exemple, et pour rester accessible, « Sing » des Ecossais de Travis, vous pouvez ainsi découvrir les effets procurés par ce titre ainsi que les observations établies par l’auteur à propos de ce « morceau de sensations ». Soit vous lisez les effets procurés par un titre que vous ne connaissez pas du tout afin de vous empresser d’aller l’écouter sur Youtube afin d’y vérifier le bien-fondé de l’analyse étudiée. En tous les cas, l’aspect hautement empirique de concept, unique en son genre, s’avère enrichissant et parfois bouleversant. Et il y en a pour tous les goûts ! Jugez plutôt : Röyksopp, Coldplay, Rage Against The Machines, Björk, Yes, Marillion, Duran Duran, Aretha Franklin, U2, Stevie Wonder, Radiohead, Bowie et compagnie. Le bonheur du lecteur n’a d’égal que la beauté (totalement subjective, comme il se doit) des titres passés en revue. Où l’on découvrira que le bonheur est accessible, il suffit pour cela d’un casque audio et d’une paire d’oreilles ouvertes mais fermées aux préjugés. Un travail titanesque abattu par un mélomane insatiable et curieux. Un livre inattendu et bizarre, incroyable et déroutant, passionné et diablement passionnant.

On ne peut donc que saluer la volonté complétiste et vivante véhiculée par l’auteur. On ne saurait en dire tant de l’ éditeur, Camion blanc, qui se targue de « véhiculer le rock », au détriment des nombreuses coquilles, fautes de frappe ou erreurs typographiques qui, il faut bien l’avouer, gâchent quelque peu le plaisir qu’on a à lire la prose d’Alberola. On attend cependant de pied ferme la suite des aventures de l’auteur en musique. La parution prochaine de son cinquième ouvrage, sur les musiques extrêmes, risque de bousculer, une fois encore, les préjugés les plus tenaces. On aura l’occasion d’en reparler. D’ici là, il ne vous reste plus qu’à vous plonger, armé de votre meilleur Sennheiser, dans les quelque 3000 pages de cette montagne de papier à musique.

Christophe Gigon

 

Camion Blanc

http://www.camionblanc.com/

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