Jean-Louis Murat – Morituri

Le retour du troubadour bougon fera inévitablement couler moins d’encre que l’abstinence de Renaud, la gifle d’un rappeur primitif ou les concerts du retraité Polnareff (avec lunettes). A tort assurément. Car chaque disque du reclus auvergnat vaut son pesant de terreau fertile. En marge du show business parisien et des émissions « sans la tête », notre Neil Young contrarié propose, pratiquement chaque année, les fruits de ses récoltes musicales de toute beauté. Rien n’est à jeter depuis longtemps dans la geste du Murat. Égrenons donc sans vergogne, en partant de la fin – l’insurpassable Babel (2014) – la liste des derniers chefs-d’œuvre de l’auteur-compositeur : Babel, donc, puis Toboggan (2013), Le Cours Ordinaire Des Choses (2012), Grand Lièvre (2011), Tristan (2008), Taormina (2006) et on s’arrêtera là même si on aurait pu continuer la psalmodie des bijoux proposés par le poète depuis le début de sa carrière.

Babel nous avait sonnés par sa perfection thématique et formelle. Morituri enfonce la dague et prouve que chez certains, quantité rime toujours avec qualité. Il est vrai que le Jean-Louis a le temps : il ne fréquente pas (ou très peu) les médias, tourne (malheureusement) trop peu mais travaille beaucoup. En véritable artisan qu’il affectionne d’être, l’homme se lève tôt et « produit » de la musique comme d’autres labourent les champs ou traient les vaches. Chez lui, l’art n’est pas seulement un artisanat mais un dur labeur, qui prend du temps et qui fatigue, qui fait suer et nous mène au soir, éreinté mais heureux. Murat est au monde, qui le lui rend bien tant l’inspiration quasi quotidienne qui habite le pâtre semble de source divine. Sans même parler du timbre de voix du bonhomme : ancré mais céleste, enraciné mais aérien.

Murat

Morituri propose une bonne dizaine de chansons, autant de pépites brutes extraites des terres d’Auvergne, à peine dépolies par le créateur qui semble nous les offrir à l’état naturel. Tant de simplicité mêlée à tant de beauté fascine, étonne et fait réfléchir. Pourquoi, cependant, si peu y parviennent ? « Ceux qui vont mourir…. » assène le titre de ce seizième album. L’année 2015 et son cortège de mauvaises nouvelles a offert du grain à moudre au meunier toujours éveillé. A ce titre, « Interroge La Jument », écrit avant les attentats de Paris, ne laisse pas de dégager un parfum d’angoisse. « Tous Mourus », sorte de balancelle crépusculaire à côté de laquelle on aurait envie de se coucher en regardant vers le haut martèle pourtant son lot de coups bas. « La Chanson Du Cavalier », à la grandiose épure, forme déjà un classique. Certes, à l’exception du single « French Lynx », l’ensemble reste plutôt calme. Dix titres mid-tempo qui pourraient, lors d’une première écoute peu attentive, laisser croire à l’auditeur que chaque morceau du tout ressemble à un autre. Alors que cette illusion auditive s’avère figurer une preuve supplémentaire de cette volonté d’unité que le chanteur s’ingénue à ériger depuis des années.

Jean-Louis Murat prend la lumière et sait la faire diffracter en de multiples perles mélodiques. Il peut ainsi cesser d’envier Neil Young. Il a creusé son chemin, différent de celui mené par le Canadien, mais semblablement maîtrisé. Encore un chef-d’œuvre. En attendant le prochain. Ceux qui vont jouir te saluent Jean-Louis.

Christophe Gigon

Coup de Coeur C&Osmall

http://www.jlmurat.com/

Morituri
Jean-Louis Murat
2016
Pias

3 commentaires

  • Patrice

    Votre beau commentaire de Morituri révèle l’essence même de Jean Louis Murat, mais pourquoi n’est elle pas perçue pas la plupart???

  • L’ambiance est plus jazzy que les opus précédents et le piano fait ici son retour pour notre plus grand plaisir .

    Sur « Morituri » on a la nette impression d’être en immersion au cœur d’un village ou l’on assiste aux conversations et les personnages se croisent , vivent leur quotidien malgré un climat oppressant .

    Une atmosphère que l’on ressent bien au travers de chansons comme » La Pharmacienne d’Yvetot », la superbe » Nuit sur l’Himalaya » (ma préférée sur cet album ) et l’envoûtant  » Le Cafard » qui clôt l’album avec classe et simplicité.

    N’oublions pas « French Lynx » qui ouvre le disque et qui a la lourde charge d’être le premier single extrait , un titre dynamique qui ne reflète pas tellement l’ensemble du disque mais qui ne dépareille pas non plus, bien au contraire .

  • LE BRAS Didier

    SUPERBE COMMENTAIRE !

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