Il était un 1er album de… Klaus Schulze (1972 : Irrlicht)

Klaus Schulze

Klaus Schulze – Irrlicht (Ohr 1972)

C’est le propre des très grands albums : même si on ne les aime pas, on ne peut pas en ignorer leur portée historique. Avec « Irrlicht », sorti en 1972, c’est particulièrement vrai. De loin, ce n’est pas l’album préféré des fans de Klaus Schulze. Ceux-ci se régalent plutôt de « Timewind », de « Moondawn » ou de « Mirage ». Les mêmes ont déjà souvent plus de mal avec « X », « Audentity » ou « Dune ». Mais « Irrlicht », quel pensum ! Par charité, ces mêmes fans diront que Klaus Schulze débutait en solo, qu’il essayait encore maladroitement de mettre en musique ses concepts personnels tarabiscotés et ainsi de suite. Or, le fait est pourtant là et tenace, Klaus Schulze a dès le départ accouché d’une oeuvre magistrale, née pour durer une éternité, solidement réfléchie et parfaitement maîtrisée. Le meilleur de l’histoire est que tout ceci a été réalisé avec une économie de moyens absolument bluffante, un vieux magnétophone et un orgue un peu nase prêté par un copain. Mais pour comprendre mes propos, il faut reprendre le récit deux ans plus tôt. Klaus Schulze est alors batteur au sein de Tangerine Dream. C’est lui qui officie derrière les fûts tout au long d' »Electronic Meditation« , le premier album de Tangerine Dream. Vous avez bien compris, il est batteur à cette époque. Et même un sacré bon batteur, à la fois instinctif et explosif, un peu du genre Keith Moon pour les connaisseurs. Rien à voir avec les synthés. Après son départ de Tangerine Dream, il fonde Ash Ra Tempel en compagnie de Manuel Göttsching à la guitare et Hartmut Enke à la basse. Lui, c’est encore le batteur. Encore plus déchaîné qu’au sein de Tangerine Dream si la chose est possible. Donc en 1971, Klaus Schulze est l’un des plus formidables batteurs de sa génération.

Klaus Schulze Irrlicht 2

C’est alors qu’il quitte Ash Ra Tempel pour entamer une carrière solo. Pour aller encore plus loin dans le domaine de la batterie ? Non, car c’est là qu’une fantastique mutation s’opère. A moins que ce soit la vraie personnalité musicale de Klaus Schulze qui se révèle enfin. C’est une évidence, « Irrlicht » est un contre-pied total à ce qu’avait montré ce musicien jusqu’alors. Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas du tout « Irrlicht », voici donc comment cet album a été fait. Klaus Schulze a eu la permission d’enregistrer les répétitions d’un orchestre à cordes. Ensuite il a transformé, transmuté même, les sons de violons et de violoncelles qu’il avait sur bande en les ralentissant, en les inversant et en les triturant de diverses autres manières. Le résultat est stupéfiant, envoûtant, hypnotique. Aucun synthé d’aucune sorte n’est impliqué dans ce long concert cosmique. C’est juste du travail timbral, de la manipulation sonore additionnée d’orgue électrique. Klaus Schulze n’a d’ailleurs pas de mal à l’avouer, c’est plus de la musique concrète que de la musique électronique. Peu importe, ça laisse sans voix de bonheur ceux que ça n’agacent pas. Car il faut bien le dire, cette alchimie orguo-violonistique a de quoi désarçonner les auditeurs peu enclins aux accords étirés façon espace-temps dilaté à outrance.

Pour les amateurs, ce n’est que du plaisir. On se laisse emporter par les torrents de fréquences galactiques générés par le talent déjà entier et sidérant de Klaus Schluze pour la musique cosmique. Celui-ci n’a d’ailleurs pas fait les choses à moitié, l’album étant carrément quadriphonique. Ce qui prouve bien que le musicien ne tâtonnait pas en débutant. Il savait au contraire parfaitement ce qu’il faisait et où il voulait en venir. Encore une preuve que Klaus Schulze avait un projet complètement mûri dans sa tête, c’est aussi lui qui a dessiné la pochette originale, celle où apparaît Saturne en ligne de mire de cette symphonie en apesanteur. Le compositeur avait cependant conscience d’être confronté à l’incompréhension de la majeure partie de son auditoire. Aussi n’a-t-il pas été étonné de voir son concert spatial rejeté par nombre de maisons de disques.

C’est finalement Ohr qui acceptera de sortir « lrrlicht », la maison de disques qui avait déjà sorti les albums de Tangerine Dream et d’Ash Ra Tempel du temps où Klaus Schulze y était. « Irrlicht » est vraiment un album à découvrir ou à redécouvrir. Il y a là un boulot énorme avec une prise de risque totale. Mais il y a surtout l’expression du talent déjà intégral et monstrueux de Klaus Schulze dans son jus le plus pur, sans séquenceurs, sans rythmiques insistantes, juste lui, en pleine émotion, en pleine profondeur.

Frédéric Gerchambeau

http://www.klaus-schulze.com/

6 commentaires

  • Lucas Biela

    Bonne idée que cette série des « 1ers albums ». Je m’y lancerai à l’occasion.

  • Découvert, il y a si longtemps, 1975, peut être, Irrlich, une nuit en stupeur. IL y avait longtemps que je ne l’avais pas écouté. C’est immense, profond, essentiel…

    • Philippe Vallin

      Celui là, j’avais du mal au début, car découvert sur le tard après les grands disques de l’âge d’or (Mirage, Timewind, Body Love, Moondawn..). En bref, je ne le « comprenais pas », un peu comme le « Zeit » de Tangerine Dream 😉 Mais aujourd’hui, le le considère comme une oeuvre fondatrice, et en effet très puissante sur le plan immersif !

      • Timewind et Mirage sont étonnamment hors temps. Ce sont des titres absolus (pourquoi pas des oeuvres ?!) très probablement liés à leur histoire comme à leur structure. Irrlicht est daté, nous sommes au début de quelques chose qui deviendra la signature de Schulze. C’est la fragilité, les influences, la couleur qui en fait un album a redécouvrir aujourd’hui. C’est un devenir.

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