Otis Taylor – Hey Joe Opus Red Meat

Hey Joe Opus Red Meat
Otis Taylor
In-Akustik Records
2015
Thierry Folcher

Otis Taylor – Hey Joe Opus Red Meat

Otis Taylor Hey Joe Opus Red Meat

Otis Taylor n’est pas Shakespeare et encore moins Barbara Cartland. Ses histoires d’amour il les puise dans la rue, dans les bas-fonds du sordide et du violent. Ici, les relations de couple sont directes (tu me trompes, je te tue), impulsives et sans grand discernement. Le message à l’intérieur du livret de Hey Joe Opus Red Meat est sans détour (Ces chansons explorent les décisions que nous prenons et comment elles nous affectent) et donne la teneur de ce quatorzième ouvrage du bluesman de Boulder (Colorado). Maintenant, comment faire pour vendre au mieux cet album ? Peut-être à la manière du disquaire avisé qui me l’a présenté avec force comme une claque monumentale. Son insistance n’était pas feinte et encore moins intéressée. Juste une relation de passionné à passionné. C’est donc dans cet état d’esprit que je vais m’efforcer de vous amener vers ce disque passé un peu inaperçu à sa sortie (je l’ai moi-même loupé) et dont n’importe quelle collection blues (mais pas que) devra s’emparer. Cela dit, si vous êtes familier d’Otis Taylor, vous devez certainement posséder cette galette, très musicale et profondément jouissive. Alors, je vous vois venir avec vos : « Encore Hey Joe ! », ça sent un peu le réchauffé non ? Et vous avez raison, car c’est exactement le sentiment que j’ai eu en découvrant la pochette. Par contre, comme symbole majeur de ce disque, il n’y avait pas meilleur choix que cette tragédie popularisée par Jimi Hendrix. Parmi les dix titres de cet album publié en 2015, « Hey Joe » y figure deux fois dans des versions assez semblables mais très différentes de l’original. Et c’est sur cet aspect que je dois insister. Depuis sa création, au début des années 60 par l’obscur Billy Roberts, cette chanson a toujours été considérée (et reprise) par des artistes de renom (The Byrds, Deep Purple, Willy DeVille…) comme un standard indéboulonnable et précieux du rock. « Hey Joe » c’est « Hey Joe » et il faut en prendre soin.

Le grand mérite d’Otis Taylor est d’avoir su préserver la tradition tout en amenant sa touche personnelle. L’apport du violon d’Anne Harris et de la trompette de Ron Miles y sont certainement pour beaucoup. C’est donc « Hey Joe (A) » qui ouvre les hostilités (ou plutôt les festivités) de façon classique et bienveillante, histoire de ne pas compromettre une suite qui va légèrement déborder du cadre familier. Les arrangements violon et trompette sont à la fois surprenants et extrêmement bien foutus dans un amalgame qui ne dérange en rien le timbre caressant d’Otis. Ceux qui vont découvrir le bonhomme seront à coup sûr charmés par la chaleur de cette voix qui rappelle par moments celle de John Lee Hooker. Le groupe s’en donne à cœur joie et nous offre une vision débridée et courageuse de ce titre mythique. L’enchaînement avec l’instrumental « Sunday Morning » se fait dans la foulée comme pour prolonger un « Hey Joe » devenu subitement libre de ses mouvements. Et attention les oreilles, on part ici dans un tourbillon psychédélique progressif d’une rare intensité et sur lequel surnage encore la trompette de Ron Miles. Une ensorcelante transe hypnotique dans laquelle on aurait aimé rester plus longtemps. Mais pas de regrets, car la suite reste d’un très haut niveau. A commencer par « The Heart Is A Muscle (Used To Play The Blues) », un morceau très charnel dont l’entêtant leitmotiv à la guitare accompagne la basse terrible de Todd Edmunds. On passe d’une atmosphère à l’autre sans effort tout en gardant en tête le fil conducteur de ces histoires humaines à la fois bancales et malgré tout, assez courantes. Les morceaux s’enchaînent souvent sans coupure et font de cet album un ensemble homogène proche du concept. Une prise de risque certes mais qui va finir pas payer.

Otis Taylor Hey Joe Opus Red Meat Band 1

La descente dans le glauque s’appelle « Red Meat », un morceau étrange aux tournures country pas vraiment en phase avec des paroles plutôt truculentes et ahurissantes. Mettre en parallèle la consommation d’un steak avec les aléas de l’amour donne une belle indication du second degré que l’homme s’emploie à utiliser. Et tout ça avec une légèreté et une bonhomie que l’on a du mal à croire non feintes. Mais alors, que penser de « Peggy Lee », cette fable transsexuelle dont le can’t go back (impossible de revenir en arrière) revient avec insistance comme une menace. Difficile à décoder surtout dans un environnement musical de cette beauté. « Red Meat » et « Peggy Lee », malgré leur côté un peu scabreux sont deux jolies respirations aux arrangements subtils et à la grâce naturelle. Ce qu’il faut retenir de Hey Joe Opus Red Meat c’est avant tout la délicatesse des compositions à l’image du bel instrumental « They Wore Blue » qui va servir d’introduction à « Hey Joe (B) ». Un second volet particulièrement réussi avec la surprise Langhorne Slim en duo au chant. Le choix délibéré d’avoir lié deux voix différentes est ici particulièrement habile et judicieux. On pourrait croire entendre le père et le fils se répondre un peu comme les deux protagonistes de la chanson. Cela coule tout seul et rien ne semble devoir forcer le passage. On en arrive alors à cette constatation où tout peu être accepté quand le talent domine les débats. Et cela se vérifie dans toutes les formes d’art. Pour finir, les deux instrumentaux « Sunday Morning (B) » et « Sunday Morning (C) » vont encadrer un « Cold At Midnight » très funky et plutôt alerte pour ne pas dire insistant. Une fois encore, Ron Miles et sa trompette tirent leur épingle du jeu et deviennent ainsi un des traits marquants de tout l’album. La conclusion sera dominée par la guitare pleine de delay d’Otis et par une envolée trans blues profondément jubilatoire.

Otis Taylor Hey Joe Opus Red Meat Band 2

Lorsque ce disque est tombé entre mes mains, j’étais en pleine réflexion face à une surabondance de choses molles et tièdes qui avaient réussi à contrarier mon enthousiasme musical habituel. Une découverte qui arrivait pile-poil pour remettre les pendules à l’heure, prouver qu’il faut toujours garder la foi et surtout, écouter les avis éclairés. Dans le contexte actuel où l’on cherche à nous isoler et à nous enfermer, rien ne vaut le contact, le vrai, avec des personnes prêtes à échanger et à partager. C’est un peu ce que j’ai essayé de faire avec cette chronique, mais par l’écriture seulement. Cela dit, pour Hey Joe Opus Red Meat, c’était la moindre des choses à faire, un devoir que je me suis imposé en espérant vous avoir rendu aussi enflammé que je l’ai été.

https://otistaylor.com/

 

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