Herd Of Instinct – Conjure

Herd Of Instinct – Conjure

Herd Of Instinct est à la base un power-trio originaire de Dallas qui gravite dans la nébuleuse Djam Karet, avec à ce jour deux albums produits sur leur label Firepool. Ce n’est donc pas un hasard si on retrouve Gayle Ellet, claviériste de cette référence incontournable du rock avant-gardiste, embauché à plein temps pour les besoins de « Conjure », ce qui en dit long déjà sur son originalité, ses influences et son ouverture. Le combo se fait connaître en 2011 avec la publication d’un premier opus éponyme qui ne laissera personne indifférent, particulièrement radical et complexe, avec à la barre les guitaristes Mark Cook, Mike Davison et le batteur Jason Spradlin, tous trois crédités sur une multitude d’instruments (avec « warr guitar », basse fretless, sitar ou claviers rien que pour les deux premiers). A cette solide entreprise vient aussi se greffer un grand nombre d’invités, dont un casting de rythmiciens qui laisse rêveur, jugez plutôt : Jerry Marotta (Peter Gabriel), Gavin Harrison (Porcupine Tree) et Pat Mastelotto (King Crimson). Parmi les noms les plus célèbres, on retrouve également un certain Markus Reuter (actuellement à l’œuvre au sein de Stick Men avec Pat Mastelotto et Tony Levin) crédité aux « loops » et à sa fameuse « touch guitar ». Rappelons que l’aventureux musicien allemand, co-fondateur du duo ambient-pop Centrozoon avec le chanteur éthéré Tim Bowness (No-Man), n’en est pas à sa première collaboration, déjà associé à divers projets à géométrie variable dans les sphères électroniques avec Ian Boddy et Robert Rich, ou le rock protéiforme avec Herd Of Instinct !

Le premier opus des texans est un joli coup d’essai, largement dominé par l’influence de King Crimson, et délivrant une musique instrumentale complexe, souvent dissonante et portée sur l’improvisation, teintée d’effluves jazz, ambient, progressives ou électroniques. Aujourd’hui, le trio devenu quatuor enfonce le clou avec « Conjure », un album encore plus riche mais tout aussi alambiqué que son prédécesseur, et où l’ombre du roi cramoisi (dernière époque) est toujours bien présente. Des titres tels que « Dead Leaf Echo » ou « Brutality Of Fact » semblent d’ailleurs, à peu de choses près, tout droit sortis de « The Power To Believe » pour le premier, et de « Thrak » pour le second ! La musique délivrée ici reste donc toujours aussi technique, mais avec une palette sonore bien davantage enrichie et colorée. Cela notamment grâce à l’apport non négligeable de Gayle Ellett et sa panoblie de claviers, parmi lesquels trônent Mellotron, Moog, orgue Hammond et piano Rhodes, sans que jamais l’esthétique de « Conjure » n’en sonne « vintage » pour autant, bien au contraire même.

« Conjure » est une œuvre progressive au sens le plus noble du terme, sachant qu’elle arrive à mixer une somme impressionnante de styles avec un brio confondant, tout en proposant à l’arrivée un ensemble harmonieux, moderne, et résolument anticonformiste. Entres autres morceaux énergiques et globalement torturés, parfois teintés de climats cinématiques renvoyant à l’imagerie fantastique ou horrifique (« Mother Night » et son atmosphère mellotronée digne de Morte Macabre, « Praxis » et son thème au piano qui croise « Halloween » et « L’Exorciste »…), on trouve quelques pièces plus apaisées, pour ne pas dire carrément planantes. Dans cette catégorie, on décernera une mention spéciale à « Alice Krige pt.1 », un titre qui fait curieusement écho à l’artwork de l’album, aussi glauque que magnifique, et qui semble directement emprunté à l’univers inquiétant du premier « Silent Hill ». Il s’agit là d’une sorte d’escapade apaisée et introspective, formée par un enchevêtrement de textures et de rythmes lancinants, qui laissent s’échapper ici et là des flûtes virevoltantes et réverbérées, ainsi qu’une trompette jazzy onirique à souhait, façon Miles Davis ou Nils Petter Molvaer.

Parmi les pauses atmosphériques, citons également le très gracieux « A Sense Of An Ending » et ses motifs rythmiques répétitifs, sur lesquels viennent se poser délicatement les notes de basse fretless de Colin Edwin (Porcupine Tree), musicien qui compte parmi les invités de marque de cette cuvée 2013. La world music s’invite également parfois au menu, avec les tablas programmées du nerveux « Malise » ou du groovy « Solitude One », sur lequel vient aussi se greffer le son envoutant de la dilruba, vielle indienne jouée ici par Gayle Elett, avec une mélodie qui ne dénoterait pas dans une composition signée Dead Can Dance.

Pour conclure, s’il devait y avoir un point faible attribué à « Conjure » (certains pourront lui reprocher un certain manque de cohérence auquel je n’adhère pas), je le situerais pour ma part au niveau de l’enregistrement de la batterie, qui sonne parfois un peu « artificielle ». C’est un peu dommage, surtout quand on connait le rôle central et déterminant de la rythmique (ici plus organique que jamais) dans la musique de Herd Of Instinct. Amateurs de surprises, de sensations fortes et de fusions éclectiques furieusement audacieuses, ne passez pas à côté de « Conjure », un maître album à ranger quelque-part entre Gordian Knot, Bruford Levin Upper Extremities (B.L.U.E.) et Mick Karn, multi-instrumentiste regretté à la démarche exploratoire dont on ne compte plus les collaborations fructueuses. Indispensable !

Philippe Vallin (9/10)

http://www.djamkaret.com/firepoolrecords/herdofinstinct2/

Conjure
Herd Of Instinct
2013
Firepool

2 commentaires

  • CHFAB

    j »avais bien apprécié leur premier album, et cette chronique m’a décidé à découvrir leur tout nouveau, plus que jamais. merci!!! et encore bravo pour le site!

  • Philippe Vallin

    Je pense alors que tu seras enchanté par le second, bien plus abouti ! Perso, j’ai découvert le groupe récemment et ce fut une réelle surprise, trop rare dans le genre progressif pour ne pas être
    souligné. A bientôt et merci pour le com ! 😉

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