Genesis – The Knife

Genesis - The Knife

« The Knife » est très souvent décrit comme la conclusion enfin vraiment nerveuse d’un Trespass plutôt éthéré et méditatif. Rien n’est plus faux. Tout d’abord, Trespass marque un véritable saut quantique par rapport à From Genesis To Revelation en terme de compositions, de climats et de jeu instrumental. Pourtant, à certains moments, on retrouve dans Trespass des traces de l’album précédent. Comme si celui-ci semblait dire que sans lui Trespass n’aurait jamais existé. Sans aucun doute, et à plusieurs titres. Mais Trespass est certainement aussi le premier coup de maître d’un Genesis qui, certes, se cherche encore, tout en démontrant déjà un potentiel hallucinant que, justement, From Genesis To Revelation maintenait sous cloche. Avec Trespass, Genesis expose désormais sa vraie nature, complexe, à la fois intello et à fleur de peau, créatrice de somptueuses atmosphères et capable de terribles colères, volontiers alambiquée mais ne résistant jamais à un bon riff de rock bien basique. Genesis, dès cette époque, c’est tout ça solidement assemblé, un style unique, surprenant et souvent détonant.

Genesis - Band 1974

Dès lors, qualifier « The Knife » de coup de poignard final bienvenu dans le tableau d’un Trespass encore très adolescent et vaguement ennuyeux a quelque chose de surréaliste selon moi. Je n’ai pas dû écouter et réécouter jusqu’à plus soif le même album. Dans le mien, il y a « Looking for Someone », « Visions of Angels » et « Stagnation », trois longues chansons pétries de variations, remuantes, atteignant fréquemment le grandiose. Pour elles seules, Trespass mériterait déjà la haute considération de tout fan authentique de Genesis. Et il y a en plus « White Mountain », épique et poignant, et « Dusk », céleste et presque oriental par moments. Deux beautés qui viennent encore ajouter au charme et à la richesse de Trespass. Je me rappelle encore, comme si c’était hier, même quarante ans après, de Phil Collins chantant « White Mountain » à Paris, aux Abattoirs de la Villette, lors de la tournée A Trick of the Tail, en juin 1976. Je m’en souviendrai toujours avec une immense émotion. Alors, qu’on ne vienne pas me dire que « The Knife » venait sauver les auditeurs de Trespass d’un ennui mortel.

Il faut pourtant reconnaître à « The Knife » sa singularité, son côté tranchant, provoquant et redoutable, et même sa fabuleuse efficacité en fin de concert. Car avant d’être « cristallisée » dans une version de 9 minutes à la fin de Trespass, la chanson y servait de rappel, dans des versions dépassant parfois les 20 minutes. Au cours de cette fulgurance vocale et musicale, c’est le propos qui frappe d’abord l’esprit. Car Peter Gabriel y a mis un des enseignements fondamentaux de Gandhi : la prise du pouvoir par la violence aboutit toujours à la dictature d’un chef auto-proclamé sur un peuple « libéré » mais désormais soumis aux volontés, y compris les plus folles ou les plus atroces, de son nouveau « libérateur ». Les exemples sont pléthores, nul besoin d’insister. Et « The Knife » parle exactement de ça, nous le fait vivre même, d’une manière crue, brutale et sanglante. Oui, cela donnait, forcément, une conclusion débordante d’énergie aux concerts de Genesis de l’époque. Mais Peter Gabriel, à contre-thème et à l’inverse de ce qu’il voulait démontrer, n’en faisait-il pas souvent un peu trop dans le côté guerrier, au risque de désorienter le public ? J’en viens parfois à me le demander.

Frédéric Gerchambeau

The Knife
Genesis
1970

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