Edgar Froese – Epsilon In Malaysian Pale

Edgar Froese Epsilon In Malaysian Pale

Pourquoi ai-je l’impression de chercher à réparer une erreur ou un oubli majeur, de cacher la poussière sous le tapis, d’avoir raté le train, de combler un vide (immense) ? Parce cette chronique arrive trop tard, parce qu’Edgar n’est plus et qu’on se trouve idiot, à vouloir faire entendre qu’on pensait tout le temps à lui. Et voilà, Edgar nous a quittés sans prévenir, il ne nous reste que sa musique comme autant de pierres blanches dans notre mémoire musicale personnelle. Que celui qui ose dire qu’il n’a jamais entendu (parler de) Edgar Froese lève la main. OK, il y en aura forcément, mais c’est comme de connaître une boîte (que dis-je, une entreprise multinationale et historique), mais pas le nom de son patron. Edgar Froese c’était ça, le fondateur de Tangerine Dream, son cerveau, ses cordes aussi, je veux dire sa guitare et, dans la chronique qui suit, son mellotron. Et l’une des plus belles perles qu’il nous ait laissées, signée de son nom cette fois, ne date pas d’hier. Peut-être négligée par les fans du groupe face aux albums phares si médiatisés de la même période, celle-ci mérite largement le détour. « Epsilon in Malaysian Pale », c’est d’abord un titre à rallonge et poétique en diable, daliesque en résumé, à l’instar de ceux de l’ère Virgin de Tangerine Dream, que vénèrent les fans du groupe. Et ça n’est pas pour rien car la musique l’est aussi, poétique et daliesque ; comme une signature, une marque de fabrique (certes provisoire, car le groupe lâchera bientôt les titres alambiqués pour d’autres plus expéditifs et compacts, presque des formules-choc faciles à mémoriser : « Cyclone », « Sorcerer », « Encore », « Tangram », « Exit », « Poland », « Logos…

« Epsilon » (à ce stade je simplifie le titre, on se comprend), c’est une visite dans un paradis perdu, une jungle originelle, la forêt humide que l’on ressent dans chaque note. C’est la dernière longue incursion dans un univers analogique fait de sons et de séquences étirés à l’échelle d’un paysage sonore, presque les mêmes que ceux de « Phaedra » ou « Rubycon » mais moins menaçants, plus apaisés. Mais peut-être est-ce un leurre, l’arbre qui cache la forêt, les lianes et une végétation touffue qui masqueraient les tensions internes d’un groupe, car dans les faits, la période ne l’était pas tant que ça, apaisée. Pour faire un peu d’histoire, en 1975, Peter Baumann commençait déjà à faire sécession (il signera bientôt son premier album solo, « Romance 76 ») et avait dû être remplacé provisoirement lors de la tournée australienne du groupe, par Michael Hoenig. Edgar lui-même n’en était pas à son premier album solo, se démarquant du logo TD parfois encombrant pour composer seul de temps à autre et affirmer ses propres idées, avoir les coudées plus franches qu’avec les compromis (que l’on imagine) des opus concoctés en trio.

Edgar Froese Studio

Et pourtant, tant son prédécesseur « Aqua » que celui-ci respirent le même air du grand large que les « grands » albums du groupe ; peut-être parce que claviers et séquenceurs y restent sur le devant de la scène avant que, sur ses opus ultérieurs, se glisse puis s’impose bientôt la guitare et les sons plus rock. En recherchant connexions et liens de parenté, « Epsilon » survient une poignée d’années après « Fauni-gena » et « Circulation Of Events », deux titres profondément exotiques de l’album « Atem », qui sont un voyage véritable transcrit en sons (peut-être voyage intérieur avant tout, où chacun se forgera ses propres images), une bande son ambient, dans l’acception la plus pure d’une formule novatrice à cette époque, à savoir l’adjectif ambient pour qualifier une musique. « Epsilon » est en effet une ambiance, une nouvelle promenade en forêt lointaine, pour ne pas dire une forêt primaire, chaude et humide et doucement bruissante, grouillant de vie sous la canopée. Sur « Epsilon », on devine que Edgar l’Européen a été influencé par les paysages australiens, par la dimension profondément insulaire de ce continent, d’île lointaine tropicale, de monde des origines, de paradis perdu avec ses plages et ses forêts denses. Une terre si différente, forcément, de Berlin et de l’Europe continentale qu’il connaît, dont il est originaire.

« Epsilon », c’est une ode à tout cela, une musique descriptive de ce qu’il y a découvert, relativement paisible donc, bien qu’on ne sache jamais tout à fait ce qui se cache ou menace dans la pénombre et la touffeur, derrière la première rangée d’arbres. D’où les séquences lancinantes, pulsations lointaines comme masquées par le feuillage, subtilement ethniques mais pas trop ou pas tout à fait parce l’homme en est absent, de ce paysage sonore naturel (si l’on excepte en intro ce bref staccato de train ou de tramway, invitation au voyage). Cette bande-son est même l’opposé, voire l’antithèse absolue de la musique dite « industrielle » (formule qui, elle non plus, n’existait pas à cette époque). C’est une ode à la nature, très proche aussi, dans sa tonalité organique et presque végétale, du « Numena » de Robert Rich (1987). D’ailleurs la pochette ne trompe pas : cent pour cent chlorophyllienne et presque « bio » avant l’heure. Rien de cosmique en effet dans cet album-là : c’est la terre, la boue, la mousse, les lianes, la vapeur en suspension, bref, l’humidité tropicale qui domine et envahit nos sens, et c’est une pure merveille. Le mellotron en nappes vaporeuses y est à l’honneur comme jamais et souvent, flûtes et cordes graves sont à l’unisson – un cas exceptionnel et mémorable que cette superposition, dans toute la musique électronique.

Plus encore que sur « Rubycon », le mellotron est en effet l’instrument solo (mais souvent « en double ») qui baigne tout l’album, choisi par Edgar Froese pour peindre les paysages australiens, le colorer d’une aura picturale élégiaque voire romantique, imitant ainsi le son ancestral, profondément terrien/ethnique/primitif de la flûte, instrument le plus ancien au monde avec les percussions. De fait, sur « Epsilon » on oublie les synthés et les machines ; reste l’ambiance, cette tonalité d’ensemble profondément organique – le terme analogique serait ici presque trop cru, trop électronique, trop technologique et « industriel », dans ce véritable hymne à la terre originelle. On pourrait parler ici de new age, si ce terme n’était si galvaudé et parfois lourd d’ironie ou accusateur.

Pour peindre ce paysage-là, cette ode sereine se développe et serpente en sous-bois en prenant tout son temps, sous la même forme et le même timing que « Rubycon » : deux plages longues et ininterrompues hormis quelques transitions de climat subtiles, telles des averses soudaines venant assombrir la lumière ambiante. Et l’on imagine qu’à l’époque du CD, débarrassé de la contrainte du microsillon biface, l’œuvre aurait sans doute pris la forme d’une seule suite, en deux volets ou pas. Car « Epsilon In Malaysian Pale », c’est aussi une sorte de suite, un poème symphonique comme en ont signé Debussy ou Ravel (La Mer, Daphnis Et Chloé…). Et à ce titre, « Epsilon » transcende la notion de genre musical pour devenir une œuvre majeure en soi, absolue, au même titre que ces œuvres intemporelles du classique ou autre, toute barrière de genre abolie. Un incontournable.

Edgar Froese The Virgin Years Artwork

« Epsilon In Malaysian Pale », le morceau en « face A », débute par quelques secondes de field recording mélangeant le rythme d’un train en marche et des cris de singes. Juste pour nous mettre dans l’ambiance. Puis c’est le mellotron qui s’élance. Rattrapé quelques minutes plus tard par le train. De fait, vous l’aurez compris, tout ce morceau s’inscrit dans une vaste fresque sonore où se percutent et se superposent des lignes de field recording, de mellotron et de séquences plus ou moins mises en avant. Je pense pour ma part que tout ceci est parti de sessions d’improvisation sur un mellotron qui ont été artistement découpées et remontées par la suite. Le résultat est bien sûr bluffant, magistral et surtout, magnifiquement poétique. Puis vient « Maroubra Bay », plus étoffé au niveau du son du mellotron, des solos de Moog modulaire et des séquences. Au point de faire de « Maroubra Bay » une longue et délicieuse plage de mellotron sur un lit de séquences.

A propos des séquences, toutes absolument superbes dans cet album, c’est le moment de mettre un demi-doigt de pied dans le plat. Parce que, de qui sont les séquences, hein ? Bon, je vous aide. Malgré toutes ses qualités de musicien en tant que claviériste et guitariste, Edgar Froese ne s’est jamais particulièrement distingué aux séquences, sans pour autant être un ignare en la matière, il ne faut pas exagérer non plus. Il faut dire, pour sa défense, que le maniement parfaitement maîtrisé du séquenceur 960 d’un Moog modulaire demande un travail de longue haleine et une habileté rare. Je veux dire par là que programmer une séquence sur ce module est à la portée du premier synthésiste venu ou presque, mais que l’art de programmer avec de belles séquences bien fluides, réellement musicales et joliment changeantes est autrement plus technique. Je pense donc que c’est Christopher Franke qui a très discrètement aidé Edgar Froese sur ce plan-là. Cela change quoi ? Pas grand-chose, finalement. « Epsilon In Malaysian Pale » reste bien le deuxième solo d’Edgar Froese et n’est pas le premier de Christopher Franke.

Mais il est toujours intéressant de savoir qui a fait quoi dans un album et, surtout, de se rendre compte à quel point Edgar Froese et Christopher Franke formaient un duo inséparable au sein du trio Tangerine Dream. En fait, le boulot de Franke a simplement été de faire en sorte que Froese puisse s’exprimer au mieux sur son mellotron, guère plus. Enfin, moi, ça me fait quand même penser à deux amis s’éclatant dans un studio, l’un aidant l’autre à sortir le meilleur de lui-même ; et je trouve ça beau, émouvant, très humain au sens très grand du terme. D’ailleurs, pour rebondir sur ce mot, c’est tout l’album qui l’est, très humain. Car au-delà des séquences, c’est bien le jeu de mellotron de Froese qu’on retient, sa sensibilité, sa tendresse, sa poésie. Voilà un point qui n’est pas assez mis en avant dans la musique électronique : seuls les instruments sont électroniques, pas la musique. Et ici, Froese nous en donne encore une preuve majestueuse et éclatante, immortelle.

Edgar Froese The Virgin Years

Si l’on revient une dernière fois à la texture sonore qui prédomine et à la technique utilisée, « Epsilon In Malaysian Pale » est sans doute aussi la plus belle œuvre jamais consacrée au mellotron, à égalité (subjective, mais tant pis) avec le superbe (mais plus tardif) « Beyond The Galaxy », de Cosmic Hoffmann (1999). A noter que la réédition Eastgate de 2004 (remixée et complétée par Froese de couches sonores supplémentaires) est plus facile à trouver mais moins pure, quelque peu entachée ou dénaturée par des sons de claviers trop « propres », trop modernes, trop clinquants et « digitaux », où la magie se dilue.

Pour qui souhaite s’y plonger, mieux vaut, pour un prix raisonnable au vu de la somme de musique qu’il contient, opter pour le coffret « Edgar Froese Solo (1974-1983) Virgin Years ». Avec quatre autres albums de Froese des fameuses années Virgin, on y retrouve l’album original et authentique, traité avec tout le respect qu’il mérite, et remastérisé dans des conditions idéales.

Jean-Michel Calvez & Frédéric Gerchambeau (10/10)

http://www.edgarfroese.com/

Epsilon In Malaysian Pale
Edgar Froese
1975
Virgin

3 commentaires

  • Edgar Froese (celui qui a ma préférence), c’est un jeu de mellotron, à peine prolongé parfois, par quelques effets. Epsilon in malaysian pale en est l’opus. C’est l’absolu, incontournable

    • Philippe Vallin

      Si je ne devais garder qu’un seul Froese, ce serait celui-ci également ! Et pour TD, « Rubycon », le chef d’oeuvre absolu, et un disque de chevet pour toujours..

      • Rubycon comme album ultime de la période Virgin. Je suis d’accord. Mais, quand même, je ne peux oublier Phaedra, parce que c’est le premier album, découvert, j’avais 15 ans en 1974. Et puis, mes préférés… Le minimal sequent c’ ou Mysterious semblance at the strand of nightmaires, opus au mellotron.
        Un autre TD. Zeit. Période Berlin. Approche plus difficile. Mais une perfection en la matière

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