Dormir Dans La Chambre Froide ? – Mexico (+ Interview)

Mexico
Dormir Dans La Chambre Froide ?
Auto-production
2018
Frédéric Gerchambeau

Dormir Dans La Chambre Froide ? – Mexico

Dormir dans la chambre froide Mexico

Dormir Dans La Chambre Froide ? est, il faut bien le dire, un groupe fascinant à force d’être protéïforme, mouvant et insaisissable. Groupe d’improvisation à l’état brut, sans frein et sans limite, il puise dans le free jazz, le punk-rock, la musique bruitiste et le surréalisme, ce qui ouvre la voie à des performances à base de musiques partant tous azimuts et de visuels psychédéliques. Quant à la production discographique, elle est pléthorique, le Mexico qui vient de sortir n’étant que le n-ième CD issu d’une créativité aussi joyeuse qu’époustouflante.

D’après le groupe lui-même, Dormir Dans La Chambre Froide ? a vu le jour en 2009 sous la forme d’un trio « art-punk » s’appliquant à faire sonner des instruments non-maîtrisés. Après un premier EP, Mireille, la formation change, et ne s’arrêtera jamais de changer. Ainsi, d’un concert ou session d’enregistrement à l’autre, le groupe peut varier de l’état de duo à celui de big-band de plus de quinze membres. À partir de 2012, avec l’album De L’Evacuation Du Décodeur De Tartines Subtropicales, le groupe s’est mis à travailler collectivement sur l’écriture de textes et des créations graphiques. Aujourd’hui, DDLCF poursuit le développement de son univers psychédélique, étrange et naïf, au travers d’enregistrements musicaux principalement, mais aussi de livres d’art, de poèmes et d’histoires courtes, pour la plupart accessibles librement sur internet. Les spectacles du groupe, rares, proposent un mélange de cacophonies acoustiques et électroniques où la musique rencontre la poésie, le théâtre improvisé, la danse et la jonglerie, dans un ensemble surréaliste.

Dormir dans la chambre froide Mexico band 1

Face à tel tourbillon créatif, le chroniqueur que je suis ne peut que se faire humble. Aussi ai-je choisi, plutôt que de risquer de trahir la pensée d’un groupe aussi libre dans ses œuvres que de profond dans son concept, de laisser dès à présent la parole au groupe lui-même.

https://dormirdanslachambrefroide.bandcamp.com/

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Quelques questions à Dormir Dans La Chambre Froide ?

 

Frédéric Gerchambeau : Pourriez-vous vous présenter ?

Séverine Poströpowitz : Bien sûr, je suis Séverine Poströpowitz, flûtiste, chanteuse et porte-parole de Dormir Dans La Chambre Froide ?

FG : Pourriez-vous présenter Dormir Dans La Chambre Froide ?

SP: Dormir Dans La Chambre Froide ?, c’est un groupe de musique principalement, mais aussi d’écriture, créé en 2009. La plupart de nos productions sont accessibles librement sur le net, sous licence libre (Creative Commons by-nc-nd), et certaines d’entre elles sortent aussi sur CD, cassette, ou en livre. Concernant notre style, on définit nos débuts comme de l’art-punk, je reviendrai là-dessus, aujourd’hui on se présente comme un groupe de cacophonie poétique. On pourrait sans problème choisir d’autres hashtags. Dans ce qu’on fait, il y a de la musique industrielle, de la no wave, de la noise, des drones, de l’electro-acoustique, du punk, de la musique du monde, de l’expression corporelle, du clown chelou, du cirque bancal, des poèmes dadaïstes et des histoires sans queue ni tête. Alors pour la faire plus courte, on utilise une des appellations mentionnées plus haut. Une de nos particularités c’est que le groupe est en constante mutation, les membres qui le composent s’en vont et reviennent quand ils le veulent. Personne n’est « viré » ni « embauché », tout ça se fait naturellement. Il nous arrive d’être nombreux mais on joue la plupart du temps en petit comité.

FG : D’où vient ce nom ?

SP : D’un lendemain de concert avec de la bière, un cubi de rouge, des punks et leurs chiens. De l’idée selon laquelle dormir dans une chambre froide serait bon pour notre santé. Dormir dans la chambre froide peut également vouloir dire être de la viande. N’est-ce pas fascinant ?

FG : Comment tout ceci a commencé ?

SP: C’est parti d’un jam impromptu entre deux potes musiciens qui s’apprêtaient à répéter pour leur groupe de variété, quand l’un d’eux a eu l’idée d’enrober de papier-alu les cordes de la basse, pour voir si ça rajoutait un grain sympa au son. Ils ont embauché un pote qui n’était pas musicien mais qui traînait par là, pour jouer la basse, puis ont chacun pris un instrument qu’ils ne maîtrisaient pas, la batterie pour l’un, l’accordéon pour l’autre. Ensuite les instruments ont tourné entre le synthé, la gratte, et ceux que j’ai déjà cités. Ce principe d’échanger les instruments, indépendamment du fait de savoir en jouer ou non est resté. Le groupe n’était pas prévu pour durer au départ, d’ailleurs ce n’était pas prévu pour être un groupe, c’était un délire qui aurait tout à fait pu en rester là. Toujours est-il que l’année d’après, on faisait nos premiers concerts, et puis on a continué.

Dès le départ, que ce soit sur les enregistrements ou les concerts, il y avait une volonté de se détourner autant que possible des automatismes que peut avoir un musicien, ses paradigmes, ses évidences, et de jouer quelque chose à côté. Musicalement on s’appliquait à éviter toute notion de mesure, de boucle, de séquence ou de riff, on cherchait à installer un présent perpétuel, une musique qui ruisselle naturellement. Bon, comme ce n’était pas interdit, on s’en servait quand même un peu (et encore plus aujourd’hui). Ce qui était interdit par contre, c’était de prédéfinir un tempo, une signature rythmique ou une tonalité, on laissait les choses se faire. Il y avait une volonté de confronter l’auditeur à quelque chose d’inattendu, qu’il soit lui aussi invité à revoir ses automatismes d’auditeur. Sur scène, on faisait des départs aussi flottants que possible, il n’y avait pas de séparation nette entre les tests son, l’accordage (le désaccordage en fait) et le début du concert, ni entre le concert et l’after : on jouait jusqu’à ce que le public soit parti ou en train de jouer avec nous. C’était le bordel si tu préfères, mais un bordel joyeux.

FG : Comment tout ceci se continue-t-il maintenant ?

SP : Nos derniers concerts remontent à 2017. On n’en a pas fait tant que ça, mais ils étaient plus construits, on a fait une formule en déambulatoire et une autre scénique. On a donné une  grande place à l’expression corporelle, au mouvement, on a intégré de la danse, du clown, de la jonglerie, tout en restant centrés sur la musique. Aujourd’hui, le line-up est encore différent et on ne fait pas de concert pour le moment. Par contre, on continue d’écrire des textes et d’enregistrer des morceaux. Ces temps-ci, on fait beaucoup d’apparitions sur des compiles et on sort pas mal d’albums en dématérialisé ou sur CD, que ce soit en autoproduction ou sur des petits labels comme Inner Demons Records, Throne Of Bael, Harisska, Nahàsh Atrym Productions ou L’Abeille Cool, pour ne citer qu’eux. On sort aussi de plus en plus de choses physiques : des Cds et des livres papier.

FG : Pourriez-vous définir cet art punk qui a été votre moteur au départ ?

SP : Punk, parce qu’on se retrouve sur de nombreux points qui caractérisent le punk : une approche très do it yourself, de l’impulsivité, de la désinvolture et un peu de provoc’. On a aussi du punk un côté fun, qui manque souvent à la musique expérimentale. Et « art » c’est pour indiquer qu’on ne fait pas non plus du punk-rock et qu’on intègre aussi d’autres arts que la musique. Plus généralement, on considère DDLCF comme un œuvre d’art, nos productions sont la conséquence d’un travail qui se fait sur le groupe lui même.

FG : Etes-vous des musiciens libérés, des non-musiciens assumés ou avez-vous dépassé ces notions ?

SP : Bonne question ! Sûrement un peu des trois. Non, en vrai c’est complexe, parce qu’on est un groupe et qu’on n’a pas tous le même point de vue sur cette question. On rassemble des artistes pros et semi-pro qui profitent d’une liberté qu’ils n’ont peut-être pas dans leurs autres projets, et aussi des personnes qui, en dehors de DDLCF ne font pas du tout de musique. Souvent, ces dernières s’assument comme non-musiciens. Si tu veux mon avis, elles se trompent. Je nous considère tous comme des musiciens, non pas libérés, mais qui tendons vers une certaine idée de la liberté, en vue de dépasser ces notions. Après, certains membres du groupe sont vraiment non-musiciens : ceux qui écrivent et/ou dessinent mais ne jouent pas de musique. Il y en a quelques-uns.

FG : Quelle est la philosophie derrière DDLFC, s’il y en a une ? 

SP : On ne produit pas du divertissement. On cherche à stimuler votre cerveau, pas à l’endormir pour vous vendre des shampoings allégés et des yaourts qui ne piquent pas les yeux. On cherche pas non plus à montrer comment qu’on est balaise sur nos instruments et comment qu’on a bien travaillé à l’école, mais plutôt qu’il est important de faire ce qui nous motive, ce qu’on aime faire, même si ça semble bizarre et quitte à gagner moins d’argent, plutôt que de se niquer la santé à faire de la merde qu’on déteste pour des tocards qui ne servent à rien, parce qu’on s’est laissés persuader qu’on n’a pas le choix. Des choses comme ça…C’est aussi une manière simple de montrer qu’on peut penser et agir en dehors de ce que prescrivent certaines conventions. Qu’on peut inventer ou essayer d’inventer, de proposer des choses. Désolée si ça ressemble à de la philo de comptoir, mais en fait c’en est. Il n’y a rien d’intellectuel dans ce qu’on fait, même si on peut s’amuser à développer tous les discours qu’on veut dessus, un peu comme je fais depuis tout à l’heure. Mais on ne s’adresse pas à une élite intellectuelle dont on ne fait de toute façon pas partie, et on s’en fout pas mal. Il n’y a pas besoin d’avoir étudié quoi que ce soit ni d’avoir compris des trucs super-profonds sur la vie pour pouvoir écouter ce qu’on fait. C’est juste du son, du silence et du temps, et ce n’est déjà pas rien.

FG : Au fond, à qui s’adresse DDLCF?

SP : Alors, notre musique est adressée à tout le monde, c’est pour ça qu’on la met en téléchargement libre ! Par contre, bien sûr, pour une majorité de la population, ce qu’on fait c’est du bruit inaudible, y en a assez peu au final qui vont s’y intéresser. On pense s’adresser à des personnes curieuses. Finalement ce n’est pas le plus important que notre musique plaise, enfin tant mieux si c’est le cas, mais si déjà elle interpelle, mission accomplie. Notre intention c’est avant tout de mettre l’auditeur dans une situation inhabituelle, quitte à l’éloigner de sa zone de confort, qu’il vive des émotions et mobilise des processus cognitifs qui sont absents quand il gobe et reste confortablement lové dans ses habitudes. Après, il pourra déterminer si ça lui a plu ou non. Mais il faut de la curiosité pour vouloir ouïr de l’inouï !

FG : Comment voyez-vous l’avenir ?

SP: Avec le Tarot de Marseille pardi ! Non je déconne, par contre allez écouter Arcanes, notre album sur le Tarot de Marseille, il est bien. Pour l’avenir donc, je peux dire avec un niveau de certitude assez élevé qu’on va sortir 2 ou 3 albums dans la lignée de nos dernières productions (les albums avec une petite fille bizarre sur les pochettes) c’est à dire une espèce d’avant-rock psychédélique avec de la noise, des drones et des synthés bien cagneux. Ensuite viendront, je ne sais pas trop dans quel ordre : un peu d’ambient, des enregistrements acoustiques, électriques, électroniques, et des mélanges de tout ça, avec par ci par là des lectures de textes. Il va aussi y avoir des compos un peu plus conventionnelles genre synth-punk / cold wave / pop chelou, sans doute quelques influences hip-hop, ainsi qu’un album de reprises. Puis on devrait aussi faire quelques livres, mais moins que de la musique. Et des livres audio aussi. Pour ce qui est de la scène, on va s’y remettre, c’est à peu près sûr, ce qui l’est moins c’est quand, comment et à quelle fréquence. Ça dépend de qui constituera le groupe dans les prochains mois/années, et en fonction de ça, nos concerts prendront la forme de spectacles pluridisciplinaires, de contes musicaux, de happenings surréalistes ou de concerts plus classiques, donc disons que ce sera une surprise pour tout le monde.

Merci à toi Frédéric, et au webzine Clair & Obscur, salut à ceux qui lisent et n’oubliez pas de tout oublier.

Propos recueillis par Frédéric Gerchambeau (Décembre 2018)

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