Deathprod – Occulting Disk

Occulting Disk
Deathprod
Smalltown Supersound
2019
Jéré Mignon

Deathprod – Occulting Disk

Deathprod Occulting Disk

Osons la question. Qu’est ce que la musique ambient ? Qu’est-ce qu’elle apporte ? Un échappatoire à une vie trop rapide et stressante ? Une parenthèse, un instant suspendu où le cerveau s’arrête alors que les méninges s’activent ? Qu’est-ce qu’est cette musique ? Abstraite, minimaliste, dépourvue de paroles à la structure aussi simple que complexe, aux sonorités apaisantes comme terrifiantes, cet entre-deux entre éveil et rêve, inertie et imagination. Et si elle proposait autre chose ? Cet ailleurs qui ne veut pas nécessairement dire fuite mais réflexion, interrogation et crainte. Occulting Disk pencherait dans cette direction. Celle d’un état des lieux, d’une prise de conscience sans mots ni discours ou jugement. Seulement un état de fait, une angoisse qui ne cesse de résonner, s’étirer et finalement de cartographier un ressenti sombre, quasi alarmiste du monde.

L’ambient music questionne ce monde, oui, tel le pinceau qui ne sait pas comment terminer son trait. Il est hésitant autant que sa structure est calculée, ses sons mûrement choisis, transformés et assemblés. Un simple écho ou une réverbération donnera une saveur aléatoire et nouvelle : appréhension, anxiété, mal-être, solitude… Bien entendu… L’isolement, facteur premier pour s’immerger dans ce type d’œuvre, dans le cadre d’un musée d’art moderne, d’une installation contemporaine petits fours/champagne ou dans le confort d’un canapé Ikéa. Peut-être parce qu’on ressent plus qu’on écoute réellement. Le cerveau en mode « off », au reste de prendre le relais dans un échange de cogitation et frémissements neurologiques et musculaires. Occulting Disk est un pavé qui fait peur. Parfois il paraîtra confus, trouble et n’hésitera pas à plonger les mains, sans désinfection préalable, dans l’inconscient. Il donnera peu de moment de respiration ou d’élaboration d’une image. Il a tout du cauchemar, terne et opaque, mais un mauvais rêve dont on connaît les contours et, quelque part, le synopsis. On fait simple ? On coupe Twitter, les stories Instagram, le fil d’actualité Face-de-Bouc et on se prend une bonne grosse dose d’actualité (réalité ?) dans la gueule (sans BFM et autres fake news s’il vous plaît…). Occulting Disk nous laisse seul, démuni, apathique et transi. C’est l’angoisse d’un monde à la dérive. C’est la peur de la montée du nationalisme, de l’extrémisme, d’une nouvelle militarisation, des épidémies idéologiques, de la guerre des énergies, matérielles comme numériques. C’est la peur d’un fascisme caméléon et complaisant, d’une époque noyée, pudibonde… Flippant… Et tout ça sans un seul putain de mot prononcé. Tout ça au travers d’une pochette on ne peut plus sobre et sérieuse, typo noir sur fond blanc, point de de vue radicalité ça pose les valseuses sur la table d’un jury de la Sorbonne. Et derrière ce mégalithe ? Un norvégien.

Deathprod Occulting Disk band 1

Helge Sten est ce qu’on pourrait appeler un alchimiste du son. Il reste au fond de son laboratoire, travaillant sans relâche ses formules. Essayant par ici et par là, s’arrêtant, échouant, réfléchissant, reprenant en place son propre système électronique d’échantillonnage, sampling, traitement du son, effets analogiques en pagaille (aussi connu sous le nom « Audio Virus »). Toujours un peu dans l’ombre mais assidu dans son travail, le bonhomme est notamment à l’œuvre dans la musique improvisée de Supersilent quand il n’enregistre pas avec Motorpsycho, Susanna, Jenny Hval,  le trompettiste Arve Henriksen ou encore Biosphere. Quinze années séparent Occulting Disk ce cette pierre minérale (quasi) parfaite qu’était Morals & Dogma. Point de vue atmosphère, haut du panier. Entendre à ce point une telle distorsion des échantillons de base devenant ainsi forme inédite, entassement de couches, débris sonores tout en laissant le côté le plus viscéral et organique transparaître, c’est bluffant, intimidant même. Simple ? Non. Agréable ? Pas toujours. Le temps semble ralentir finissant dans son épure comme un ensemble de photogrammes précis, microscopiques, pointilleux dont la minutie en devient juste aberrante par son extraction. Discret comme peut l’être un norvégien, Helge Sten a préféré une sortie en catimini, seulement un mot sur le label, un (très beau) texte de Will Oldham « expliquant » une démarche et puis… Voilà. Libre maintenant à l’auditeur d’en faire son interprétation s’il accepte déjà d’entrer dans les arcanes frigorifiques d’Occulting Disk. Dans ses recoins grinçants, ses charges abrasives et hypnotiques, ce jeu de répétitions quasi cinématographique, ses moments d’absences comme ses instants quasi fastueux. Helge Sten prend le risque de perdre au lieu de donner. C’est peut-être en cela que ce nouvel opus se montre plus imparfait, moins définitif. Et pourtant, de son ouverture radicale jusqu’au titre où se retrouve l’inquiétude de l’être humain face à l’inconnu, le norvégien ne lâche rien. Sa peur (actuelle) du monde (actuel), sa vision d’artiste, sa position entre la soumission forcée et la révolte posée. Une abnégation qui se ressent au point de vue moléculaire poussant celui qui l’écoute dans ses retranchements aussi bien auditifs qu’esthétiques, sans amarres ou point de soutien. Helge Sten ne cherche pas une forme d’appui ou une main apaisante sur une épaule mais plutôt la confrontation, abstraite oui, mais qui parle et donne à voir. Occulting Disk force l’ouverture des yeux alors que les paupières se ferment. S’appesantir est une chose mais aussi perdu soit-il, l’être humain garde en soi un noyau de réflexion. Ce quelque chose qui lui dit qu’il n’est pas un indécrottable connard… le constat est dur peut-être ?

Deathprod Occulting Disk band 2

“I remember driving over a mountain with my mother, she was in the passenger seat and we were being mauled and cuddled and battered and fried by sound; together. We were together experiencing something previously unimaginable, and we were facing the same direction, and we were moving through space and time knowing that a geographic destination some way ahead would bring an end. And the sound surrounded us, and for once our mutual silence was loaded with good. Because we were in the presence of each other, and we knew so much about how we had failed each other (it wasn’t a mystery any more), and we knew how we had maimed others when we worried too much about ourselves, how we had contributed to the faults of others simply by focusing in instead of out. Our mutual silences were laden with what that could only be called love. I used to hear love in music until I learned to hear love in sound.  (Will Oldham)

Le constat est d’autant plus dur… peut-être ?

https://deathprod.bandcamp.com/

 

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