Dave Kerzner – Static

Dave Kerzner – Static

Dave Kerzner Static

David Kerzner aime qu’on l’appelle « Squid ». Voilà un homme qui sait ce qu’il veut ! Même si, à sa place, j’aurais choisi un autre animal que le calamar pour me caractériser. En revanche, comme son surnom ne l’indique pas, il a été un membre sérieusement actif de Sound Of Contact, le groupe de Simon, l’un des fils de Phil Collins qui chante vraiment comme papa. Ils viennent officiellement de se séparer pour la seconde fois mais ont quand même eu la gentillesse de nous sortir un très bon premier et dernier album : Dimensionaut. Dave Kerzner,  claviériste de son état, est très attaché aux sons, aux matériels et à la musique des années 70. Il est aussi très actif sur les réseaux sociaux avec de très généreux commentaires et de nombreux postes sur « Fesse Bouc ». Voilà donc un musicien qui ne prend pas le service après-vente à la légère et c’est bien agréable ! Après son premier album, New World, tout empreint de ses influences (essentiellement Pink Floyd et notamment de Wish You Were Here et  The Dark Side Of The Moon dans lesquels il est sûrement tombé quand il était petit), il ne lui a pas fallu longtemps pour poursuivre sa carrière en solo sans attendre ses camarades de Sound Of Contact (Dieu que les calamars sont prévoyants) et finaliser un nouvel album et une nouvelle tournée.

Static est dans la parfaite continuité de l’album précédent. Kerzner reste fidèle à ses sources tout en explorant benoîtement quelques nouveaux horizons. C’est un album bien ficelé, bien arrangé et bien interprété qui ne réinvente pas la poudre mais qui l’utilise efficacement. D’une certaine manière, il s’agit là d’un nouvel hommage à la musique progressive et à ses musiciens de la première heure dont Squid est un fan inconditionnel et qu’il invite régulièrement sur ses albums (Steve Hackett, Keith Emerson… avant le drame). Le résultat n’a rien de révolutionnaire, mais rien de désagréable non plus ; un album concept avec des textes engagés et dénonciateurs comme souvent dans le prog (note de l’auteur : lire les chroniques précédentes) encadrés par des structures poliment complexes et parfois savamment diluées que je vais me faire un plaisir de décrire pour toi, mon lecteur préféré. Tu vas voir, je ne te l’avais encore jamais faite celle-là, tu ne vas pas être déçu du voyage !

Dave Kerzner Static Band1

1. Ce « Prélude » en Si bémol introduit de manière très simple, un des thèmes mélodiques récurrents de l’album, sur une métrique rythmique en 4/4 (c’est la métrique de la variété) que tu retrouveras avec bonheur entre autres, sur la 13e piste de l’album : « State Of Innocence ».

2. « Hypocrite » introduit une autre technique utilisée bien des fois au long de l’album, notamment dans « Reckless », il s’agit de l’alternance des modes majeur et mineur dans une tonalité identique. Dans le cas présent, SI. La métrique de la pièce est en 6/8, 3/4 (ternaire donc) et pour garder le côté rock binaire, le batteur joue, quant à lui en 4/4 ou en 2/4, superposant ainsi les deux divisions du temps. C’est une pratique, le 3 pour 2, très utilisée en rock progressif et inventé par Berlioz avant d’être reprise est magnifiée par Wagner (pas le 3 pour 2 hein ? les thèmes récurrents). Je te donnerai des exemples à l’occasion. Tout comme l’ambiguïté modale, l’ambiguïté rythmique sera poursuivie et reprise bien souvent dans l’album, ce qui va donner à l’auditeur la sensation musicale d’« album concept ».  Bien sûr, ensuite, David délaisse l’alternance sur deux accords quand il commence à développer les couplets. En fond sonore, le son «  Chorale » du synthétiseur rappelle étrangement celui qui t’a ravi quand tu écoutais Wind And Wuthering de Genesis et ce petit rappel, proche de la sensation de déjà-vu, comme celle qu’une odeur peut parfois produire, va chatouiller la fibre du vieux progueux old school qui est en toi (même si tu es jeune, ca ne change rien hein ? regarde moi par exemple…). Après une ascension chromatique chaotique, le morceau se stabilise sur un accord (je te laisse le soin de deviner lequel) et dans un 4/4 plus traditionnel. La prochaine étape de ce premier voyage musical est un pont sur un tempo deux fois plus rapide que le précédent 4/4 qui nous ramène progressivement vers l’alternance et l’ambiguïté 6/8 – 4/4 dont je te parlais il y a quelques lignes. Cependant il laisse suffisamment d’espace sonore au synthétiseur pour nous délivrer un solo au son génésissien charmeur. Un nouveau chromatisme, descendant cette fois-ci, agrémenté par la voix chantée du compositeur. Ses textes engagés : « Nous sommes tous des hypocrites » (si si, toi aussi), nous ramènent vers l’alternance majeur/mineur et concluent ce premier morceau dans la tonalité dans laquelle il avait débuté : Si, dans la pure tradition des musiciens du XVIIIe siècle (Tu n’as qu’à en choisir un au hasard).

3. « Static » est un morceau, j’allais dire une chanson, tout à fait dans le style du Squid, j’entends par là très influencé par Pink Floyd. Elle est en Mi mineur et en 4/4 sur une structure harmonique très traditionnelle en musique populaire de tout genre, autour des premier, sixième, troisième, et septième degrés (accords pour faire simple) de la tonalité. La piste se conclura sur un solo de trois notes tout à fait dans le style Gilmour.

4. « Reckless » débute sur deux accords plutôt intéressants, le genre d’accord que les guitaristes affectionnent tout particulièrement, faits de positions fixes déplacées et de cordes à vide qui change la couleur générale de l’accord, sur un rythme très puissant et plutôt lourd en 4/4. Le refrain est l’occasion pour Kerzner de revenir sur l’alternance majeur/mineur mais cette fois-ci dans une tonalité différente de celle du précédent morceau puisque nous sommes à présent en Do et non en Mi. À la fin du deuxième refrain le compositeur nous offre un petit souvenir de l’ambiguïté rythmique précédemment utilisée entre 6/8 et 4/4. C’est sympa et ça participe à l’uniformité de l’album. Comme il s’agit de rock progressif, bien entendu le thème rythmique est développé, en 5/8 (c’est-à-dire une mesure asymétrique, très prisée par les amateurs de prog. Sur cette nouvelle mesure se juxtaposera un arpège de guitare hypnotisant qui alternera avec un solo de synthétiseur dont les sonorités chatoyantes ne sont pas sans rappeler celles utilisées en jazz rock dans les années 70. Cet événement musical tournera vite court pour nous ramener vers l’alternance majeur/mineur cette fois-ci, très marquée rythmiquement, sur laquelle le batteur finira même par faire un solo. La tension monte, le rythme retourne en 5/8 puis en 4/4 où guitares et synthétiseurs alternent et s’affrontent jusqu’à un nouveau couplet et un nouveau refrain qui terminera la piste en fade out dans une pure tradition « variétés ».

5. « Chain Reaction » est organisée sur un nouvel agencement d’accords : Ré mineur, Fa7, Do et Sol. La structure générale de la pièce est très proche de la chanson et à nouveau dans la tradition guitaristique qui consiste à déplacer un accord (dans ce cas, La) sur le manche en jouant les cordes à vide. Cette introduction sera également utilisée pour le refrain (c’est pratique et ca donne de l’unité… je l’ai déjà dit ? ah bon). Au moment du second couplet, Kerzner fait le maximum pour que sa voix ressemble à celle de Gilmour et c’est d’ailleurs plutôt réussi. Après le deuxième refrain, nous sommes à la moitié du morceau et pour rompre avec une éventuelle monotonie, Squid nous propose un pont musical (bridge dans la langue du calamar) avant de reprendre l’introduction, écourtée cette fois-ci. Puis un autre refrain sera agrémenté d’une guitare et se terminera en fade out, dans la plus grande tradition de qui déjà ? Mais oui ! de la variété.

6. « Trust » est encore une fois un morceau très Squid, c’est-à-dire très Pink Floyd, en Ré Majeur, Puis Si mineur, Fa# mineur et La pour les couplets et Sol, Mim, Sim et Fa#m pour le refrain (comme ça, si tu as envie de les jouer, tu n’as plus besoin de t’embêter à chercher les accords). Une petite variation par-ci, un petit pont par-là, puis Kerzner s’attache à une nouvelle organisation harmonique : Do, Lam, Mim et Sol qui conclura la pièce comme le faisait La Fontaine dans ses fables : « Never break the trust » (À ceci prêt que les morales de La Fontaine se faisaient en français).

7. « Quiet Storm » introduit le prochain morceau à grand renfort de sons synthétiques inquiétants, tout en énonçant de puissantes vérités que je n’ai plus le plaisir de lire et relire et finalement comprendre (je suis un peu lent) depuis que les pochettes d’album n’existent presque plus.

Dave Kerzner Static Band2

8. « Dirty Soap Box », en Mi, joue sur les mêmes ambiguïtés majeur/mineur et les accords guitaristiques qui se déplacent sur le manche. La tonalité de Mi comme celle de La sont idéales pour ce genre de procédés. À ce propos, vous avez dit que Squid joue également de la guitare ? Un premier couplet, un deuxième couplet et Kerzner développe de nouvelles harmonies, toujours sur une obsédante pédale de Mi (ce qui n’est pas une insulte). Naturellement la progression s’achemine vers le refrain, composé de trois accords  : Fa, Rém et Mi. C’est finalement, sur le retour harmonique du couplet que notre ami Steve Hackett  entre en scène. Malheureusement c’est avec sa nouvelle approche musicale qui consiste à bouger les doigts le plus vite possible en faisant fi des merveilleuses mélodies qui doivent encore boursoufler en son âme d’artiste mais qu’il garde à présent malheureusement, pour lui.  Quel dommage ! Un morceau somme toute puissant.

9. Après une introduction grandiloquente, Dave retrouve son son très Pink Floyd de l’époque The Division Bell dans la structure, dans la voix et dans l’utilisation des chœurs (tu sais, le genre belle choriste qui bouge les fesses et le reste du reste mais aussi les fesses, en même temps que la musique).  La pièce tourne globalement autour de l’accord de La, déplacé sur le manche de la guitare (bon, je ne vais pas te la refaire) mais une judicieuse orchestration, aux limites de la cacophonie, crée la tension nécessaire pour éviter la monotonie, ou pire la fuite (au revoir ?).

10. « Right Back To The Start » est construite sur les accords de Si bémol et Mi bémol et sonne plutôt comme une parenthèse que comme un retour à la case départ, comme son titre voudrait le laisser croire (Si le but était de nous duper, bin… c’est raté !)

11. Pour « Statistic » Cette fois-ci, exceptionnellement, l’accord de Mi se place sur le manche et sert de base harmonique à de magnifiques sons de synthés qui rappellent immédiatement ceux choisis par Rick Wright dans « Wish You Were Here ».

12. Les couplets de « Millennium », en Mi, empruntent à d’autres compositeurs des années 70, un style plus soul, plus groove (dans les limites autorisées par le prog, bien entendu…) ce qui surprendra d’autant plus l’auditeur quand le pont, une fois n’est pas coutume, se développera pour rompre avec l’éventuelle monotonie (dont je ne cesse de te parler) dans un pur style Sound Of Contact. Bien entendu, après ces quelques mesures le morceau reprend son style plus groove, ce qui peut surprendre à nouveau. Si tu es cardiaque, prends tes cachets.

13. « State Of Innocence » débute comme le prélude de l’album (je t’avais prévenu) mais passe assez rapidement de la division binaire à la division ternaire du temps (sur le texte « State Of Innocence » justement). Le son du piano rappelle, quant à lui, celui utilisé par Tony Banks dans « A Curious Feeling » et par la suite à peu près tout le temps. Pour le reste, The Dark Side Of The Moon n’est jamais trop loin quand il est question des arrangements.

14. « The Carnival Of Modern Life » a été conçu, d’après son compositeur, Monsieur David Kerzner, d’une manière complètement différente du reste de l’album. Il semblerait qu’il l’ait enregistré en live, tous les musiciens en même temps, pour la plus grande partie du morceau. Le reste a été, bien entendu, ajouté afin d’affiner le travail sur la structure. L’introduction en Si swingue un peu (dans les limites autorisées par le prog, cela va sans dire). C’est un peu chaotique, le chant de Dave rappelle vaguement celui d’Adrien Belew dans les albums de King Crimson des années 80 pour s’enchaîner sur un instrumental qui ne change pas de dominante harmonique et qui s’appuie sur un rythme plus que galvaudé en prog, même si dans ce cas, il vient très à-propos puisqu’il joue sur l’ambiguïté binaire/ternaire (tu vas voir, tu vas le reconnaitre tout de suite, vieux grigou). Il semble que la pièce commence véritablement à partir de 7:34, c’est-à-dire presque à la moitié (mazette, quelle introduction ! se dit Rocco qui n’est pas à son premier commentaire inapproprié). Ici nous sommes en 4/4, autour de la tonalité de Sib et le compositeur parvient à rendre un sentiment de conclusion très fort. Décidément le Squid sait mener sa barque musicale. Le thème du prélude, qui avait été également repris dans « State Of Innocence » est à nouveau exposé, cette fois-ci  à la guitare électrique. Bien sûr, pour parfaire le sentiment conclusif, Kerzner ramène doucement l’auditeur vers l’alternance majeur/mineur qui caractérise toute l’œuvre et qui avait été entendue notamment dans les premières mesures d’« Hypocrites ». C’est d’ailleurs sur cette déclaration qu’il va conclure l’album « We’re All Hypocrites ».

Je ne sais pas toi mais moi, je vais aller me coucher.

Pascal Bouquillard

http://davekerzner.com/

Static
Dave Kerzner
RecPlay Inc
2017

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