Clint Slate – Woodn Bones

Clint Slate – Woodn Bones

Clint Slate Woodn Bones

Il y a deux ans, je vous avais introduits à l’énigme fort plaisante d’un musicien se faisant connaître sous le nom de Clint Slate. Je vous disais : « Clint Slate ne s’appelle pas Clint Slate. Clint Slate est le nom que s’est choisi un musicien français qui s’est réinventé en mystère, en page blanche, en présent sans passé, en quête de son futur, en entité discographique non identifiée. » C’était à propos de son premier album, Before The Dark. Du musicien, j’avais écrit : « Notre Français chante dans un anglais parfait aux accents écorchés et mêlés de regrets, de peines et de fièvres mal contenues. Qui que soit Clint Slate, il semble avoir déjà vécu mille vies et autant de chagrins et probablement de morts. C’est pour cela que son chant nous touche si intimement. Il est amer, triste, bouleversant. Mais il est aussi traversé de prières, d’attentes et d’espoirs. » J’avais aussi qualifié ce premier album de « Symphonie Du Nouveau Monde » réinventée sur un mode empreint de spleen. Et j’avais terminé ainsi : « Before The Dark est un véritable chef-d’œuvre, je l’ai déjà dit. C’est la chose importante. Clint Slate peut maintenant replonger dans l’ombre. Pour mieux élaborer un deuxième album ? »

Nous y voici donc à cet opus second, qui se nomme Woodn Bones. Il y a deux ans, j’aurai pu imaginer un deuxième album longuement et minutieusement accouché dans le secret d’un studio. En fait, tout le monde aurait imaginé la chose ainsi. Sauf Clint Slate lui-même. Mais alors pas du tout. De fait, l’enregistrement de cet album a constitué une première mondiale. Filmé de bout en bout par des caméras déversant en direct leurs images sur internet, la mise en boîte des dix morceaux de Woodn Bones s’est faite en une seule prise le 29 novembre 2016 au Théâtre Trévise, transformé pour un soir en studio d’enregistrement de luxe. On peut même s’avancer à parler de captation puisqu’il s’agit techniquement d’un album-live, ou à tout le moins d’un concept voisin. D’ailleurs les photos font penser à un concert, tout comme l’attitude des musiciens, tous très concentrés sur leur sujet comme lors d’un spectacle one-shot. Évidemment, tout ceci s’entend, se ressent tout au long de l’album. C’était bien le but. Kraftwerk avait déjà réussi l’exploit de sortir un véritable album-live résumant une longue série de concerts, mais sans le moindre chuchotement du public présent dans chaque salle. Ici, c’est l’inverse, il n’y a pas de public présent dont on devrait effacer la trace, et il n’y a qu’une seule salle d’où tout est diffusé en instantané. Pour quel résultat ?

Clint Slate Woodn Bones Band1

J’ai vécu quelques années à peu de distance du célèbre et très vénéré Studio Davout, abrité dans un ancien cinéma. Ce qu’avait de particulier ce vaste lieu d’enregistrement était sa capacité à accueillir d’un seul tenant n’importe quelle configuration de musiciens. Cela change tout. Les musiciens jouent tous ensemble, vraiment ensemble, s’écoutant, se regardant, interagissant, communiant dans un même élan. Nul doute que c’est ce type d’atmosphère d’enregistrement à l’ancienne qu’a voulu recréer Clint Slate pour son deuxième album. À l’ancienne, car c’est ainsi qu’on enregistrait avant l’arrivée des enregistreurs multipistes. Tous les musiciens étaient forcément là en même dans la même salle, parfois à plusieurs autour de l’unique micro. L’effet de groupe jouait à plein, et la cohésion dans le jeu et le son n’en était que renforcé. De nos jours, il est tout à fait courant que les musiciens ne vivent pas au même endroit de la planète et que l’enregistrement s’étale à l’envi dans le temps. Ce qui ne donne d’évidence pas le même résultat, encore que cela soit fort pratique pour tout le monde, musiciens et ingénieurs du son.

À partir de là, et en intégrant bien l’idée que Clint Slate s’est évertué à obtenir une certaine esthétique sonore en procédant comme il l’a fait pour son deuxième album, il est clair que l’effet recherché aboutit à considérer Woodn Bones à la façon d’un double inversé de Before The Dark. Là où ce premier album était parfois alambiqué ou sophistiqué, le deuxième est plus direct sinon brut de décoffrage. Là où le premier album tirait sa force d’un enregistrement multipiste décuplant les couches sonores, le deuxième tire son énergie de l’urgence sans appel de faire excellemment là maintenant tout de suite. Il y a aussi dans les nouveaux morceaux une sorte d’authenticité, et même de fébrilité, tout ne tenant qu’à un fil, ou ça passe ou ça casse. Bien sûr, les instruments utilisés et leur condition d’enregistrement, notamment le piano, le saxophone et l’accordéon, contribuent assurément à donner à Woodn Bones toutes sortes de d’harmonies et de timbres que le Before The Dark ne possédait pas. Même la batterie sonne différemment. Et c’est sans parler de la voix de Clint Slate himself.

Clint Slate Woodn Bones Band2

Ah, voici le moment de vous entretenir du procédé plutôt inhabituel, l’holophonie, employé dans Woodn Bones pour capter les instruments acoustiques et des voix. « L’utilisation d’un micro holophonique, qui reproduit le son à 360°, vous permettra d’entendre et de ressentir l’enregistrement comme si vous étiez au milieu de la pièce avec nous. » À vrai dire, le procédé n’est pas nouveau. Mais il n’est que rarement utilisé car il est cher, vu la haute technologie requise, et délicat à mettre en œuvre, car fondé sur de subtils jeux d’interférences. Edgar Froese y avait eu recours pour la deuxième face de son album Aqua, ainsi que Michael Jackson pour son album Bad. Alors, l’holophonie, sans entrer dans les détails techniques, ça marche vraiment ? Eh bien oui, et durant les premiers instants, c’est même saisissant. Après on s’habitue au fur et à mesure qu’on entre dans l’album. Mais attention, pour profiter de l’holophonie, le port du casque est obligatoire. C’est à cette simple condition que l’on accède au relief en 3D du son de Woodn Bones.

Après vous avoir parlé de tout ceci, je suppose qu’il faudrait maintenant que je vous narre la musique. Je me garde cependant de le faire. Il faut l’écouter, un morceau à la fois, lentement, la savourer. Ceux et celles qui connaissent déjà Before The Dark savent le superbe degré de qualité des compositions de Clint Slate et ne voudront sûrement pas attendre pour découvrir ce nouvel opus. Les autres ne manqueront pas d’être émus et conquis par les dix titres de Woodn Bones. Quant à moi, je ne peux m’empêcher de songer aux surprises que nous réserve sans doute déjà Clint Slate pour son prochain album.

Frédéric Gerchambeau

Direction artistique et photographie : Christophe « Kobayashi » Castejon

KobayaShi Photography : http://www.kobayashi.fr/

http://www.clintslate.com/

https://clintslate.bandcamp.com/

https://www.facebook.com/clintslate/

 


Dix questions à Clint Slate…

Clint Slate Woodn Bones Band3

C&O : D’où vient ce nom de Clint Slate et qui de réel se cache derrière ?

CS : « Clint Slate » est venu à une période de ma vie où j’avais besoin de remettre les compteurs à zéro, de tout arrêter et de partir d’une ardoise vide. C’est ce que désigne « clean slate » en anglais et j’ai décidé d’en faire un nom. J’aimais bien l’idée aussi d’avoir un personnage pour raconter mes histoires et de pouvoir lui donner la forme et l’identité que je veux suivant les chansons, les albums, les musiciens rencontrés ou les styles abordés.

C&O : D’où vient cette fascination – est-ce le bon terme ? – pour les États-Unis ?

CS : C’est vrai que mes influences sont particulièrement anglo-saxonnes, tout simplement par ce que c’est le genre de choses qui passait à la radio quand j’étais gamin : The Police, U2, Queen… Certains groupes ou artistes américains ont pu me toucher, comme la vague de Seattle (Nirvana, Alice In Chains, Soundgarden), Bruce Springsteen, Jeff Buckley, Deftones, Nine Inch Nails, ou dans des genres complètement différents Frank Sinatra et le répertoire de la Motown. Mais je pense que la scène anglaise a un sens de l’écriture qui me parle plus. Des gens comme Paul Weller, Archive, Radiohead, Pink Floyd ou les trois premiers gros noms cités m’ont ouvert l’esprit à une certaine forme d’esthétisme et d’expérimentation. Après, je pense que le pays d’origine n’a pas d’importance tant que la musique me touche. Björk est islandaise, A-Ha vient de Norvège, cela ne m’empêche pas de me sentir proche d’eux.

C&O : Un style très particulier, mais né de quel parcours musical ?

CS : Je suis tombé dans la musique en découvrant Queen au moment du décès de Freddie Mercury. J’ai commencé à collecter tout ce que je pouvais trouver sur eux et, lors du concert hommage à Wembley en avril 1992, j’ai découvert tout un tas d’artistes : Seal, Metallica, Extreme, Guns N’ Roses, Black Sabbath, Robert Plant, Roger Daltrey… Ça a déclenché une boulimie de musique et j’ai voulu me mettre à en faire, d’abord de la batterie puis de la guitare lors que j’en ai trouvé une qui prenait la poussière au grenier. Tout en apprenant en autodidacte à jouer de différents instruments, j’ai commencé à composer et à m’enregistrer en utilisant deux chaînes stéréo à cassettes pour faire du multipiste. Quelque temps plus tard j’ai eu un ordinateur et je n’ai jamais cessé d’expérimenter depuis. Je me considère principalement comme chanteur/guitariste mais je conçois la musique de manière globale, donc je joue aussi de la basse, du clavier, de la batterie et d’à peu près tout ce qui me tombe sous la main et qui peut faire du bruit.

C&O : Quelle fut la genèse de Before The Dark, un premier album, certes, mais déjà si parfaitement abouti ?

CS : J’étais dans une période assez sombre et, après des années à monter des projets et travailler de manière collective, avec les plaisirs mais aussi les frustrations que ça peut générer, j’ai eu besoin de me recentrer et d’aller au bout de mes idées, en solo et sans concessions. J’ai commencé à compiler les chansons qui pourraient composer un album entier et à les enregistrer. Certaines étaient relativement anciennes, d’autres récentes, et cela m’a permis de clore un chapitre tout en en ouvrant un nouveau. En parallèle, j’ai commencé à travailler les visuels avec Christophe « Kobayashi » Castejon car je voulais donner une identité forte à cet album, histoire de retrouver les sensations que j’avais pu avoir en découvrant certains albums avec leurs pochettes travaillées. En quelques mois tout était prêt et j’ai alors décidé que ce serait le premier album de « Clint Slate », un nouveau départ pour une nouvelle incarnation.

C&O : En guise de deuxième album, un Woodn Bones enregistré en une seule prise dans un théâtre et dopé à l’holophonie… Il faut nous dire pourquoi et nous raconter ça !

CS : Je m’ennuie très vite (rires) ! En fait après un album réalisé entièrement seul, j’avais envie de retrouver un collectif et de voir ce qui en sortirait. Pour le fait d’enregistrer ça en direct et en une seule prise, c’est tout simplement que cela n’avait jamais été fait. C’est le challenge, quel qu’il soit, qui me pousse à avancer et à me lever tous les matins. Donc j’ai décidé cette fois que ce serait un exercice sans filet, pour voir jusqu’où on pouvait aller. C’était aussi un hommage à la Motown et à tous ces artistes dans les années 60 qui enregistraient tous en même temps et sortaient le 45 tours dans la foulée. Il y a un aspect humain et émotionnel indéniable à tous ces enregistrements, parce que le temps manque, parce qu’on ne peut pas se reposer sur la technique. Il y a à la fois de la force et de la fragilité, et c’était ce que je voulais capturer pour Woodn Bones.

Clint Slate Woodn Bones Band4

C&O : Et pour le troisième album, un projet encore plus étonnant ou on en revient à des procédés plus « normaux » ?

CS : Je ne suis pas encore sûr. Pour être honnête, ça fait un certain temps que je travaille sur un concept-album. Mais je veux lui donner un aspect visuel novateur, donc ça demande du temps et de l’argent… Et puis une autre idée farfelue peut encore m’arriver entre-temps (rires) !

C&O : En fait, c’est quoi le moteur profond et la direction de tout ceci ?

CS : Le partage. Lorsqu’on compose, c’est une activité solitaire qui génère des sensations et le but est de partager ces sensations avec d’autres, de voir quelles cordes sensibles cela fait résonner chez les auditeurs, ce qu’ils aiment, ce qu’ils ont envie de s’approprier. Je vois chaque chanson comme une nouvelle qui raconte sa propre histoire et chaque album comme un voyage, avec un début et une fin. C’est pour ça que j’avais transposé Before The Dark en concert/spectacle, où les morceaux étaient joués en groupe avec une scénographie mélangeant voix off, cadres et vidéos projetées.

C&O : Qui sont ces autres excellents musiciens et merveilleux choristes qui ravissent nos oreilles ?

CS : Le groupe de base sur l’enregistrement est constitué de différents musiciens avec qui j’avais déjà collaboré sur divers projets : Fabien Rault à la batterie, Francesco Arzani à la basse, Philippe Balma à la guitare électrique et aux chœurs, Stéphane Flachier au piano et Raphaële Sabater au chant. Ce sont à la fois des musiciens accomplis et de belles personnes. Le travail sur les chansons s’est fait assez rapidement, chacun comprenant l’enjeu et ayant envie de relever le défi. La chorale Singing Swag a été dirigée par Mariette Girard et je peux vous dire que lorsqu’ils sont arrivés dans le théâtre et ont entamé leurs premières notes sur « Dead Of Night », tout le monde avait le sourire aux lèvres ! Steban est le chanteur des Petites Bourrettes et lorsque je lui ai demandé si ça le brancherait de jouer de l’accordéon sur deux titres, il a tout d’abord pris peur. Puis il s’est pris au jeu et ses parties contribuent à élargir le paysage sonore. Quant à Olivier Temime, c’est un saxophoniste de jazz reconnu et l’idée de mêler des improvisations aux structures plus classiques du rock était plus que tentante. Au final, ses lignes deviennent de nouvelles paroles qui continuent d’écrire les histoires, sans mots mais avec un haut degré d’émotion. Il ne faut pas non plus oublier tous les techniciens qui ont fait en sorte que le projet voit le jour : Tony, Nico, JB, Thomas et bien sûr le Théâtre Trévise.

Clint Slate Woodn Bones Band5

C&O : Sûrement heureux du chemin déjà accompli. Mais fut-il aisé et a t-il laissé derrière lui des regrets ?

CS : Pas vraiment. J’ai monté ou participé à tout un tas de projets divers et variés au fil du temps et j’en suis vraiment content. Chacun m’a amené à apprendre de nouvelles choses et je n’ai qu’une envie : continuer.

C&O : Quelle écoute doit-on faire, au fond, de ces deux premiers albums ?

CS : Si le traitement est différent, chacun représente une part de moi. On pourrait dire que ce sont deux photographies prises à un moment donné et qui permettent de voir où j’en suis musicalement, et probablement humainement aussi. Ils sont sincères, on en revient à cet aspect humain dont je parlais plus haut. J’espère simplement qu’ils pourront procurer autant de plaisir aux auditeurs qui s’y aventureront qu’ils m’en ont donné à les réaliser.

Propos recueillis par Frédéric Gerchambeau

 

Woodn Bones
Clint Slate
Autoproduction
2017

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