Brieg Guerveno – ‘Vel Ma Vin

'Vel Ma Vin
Brieg Guerveno
Klonosphère
2020
Thierry Folcher

Brieg Guerveno – ‘Vel Ma Vin

Brieg Guerveno 'Vel Ma Vin

Un peu à l’image des évolutions constatées chez Anathema ou chez Opeth, Brieg Guerveno risque de voir son public se modifier sensiblement et peut-être même de décevoir (ou pas) une partie de ses fans habitués au rock énergique des œuvres précédentes. En effet, le tout récent ‘Vel Ma Vin est de loin son album le plus personnel, le plus profond et surtout le plus apaisé. Mais comment en vouloir aux frères Cavanagh ou à Mikael Åkerfeldt d’avoir révisé leur approche musicale quand on connaît les résultats de cette métamorphose. C’est tout le mal que l’on souhaite à notre gars de Saint-Brieuc car il possède un potentiel énorme et une vision artistique très intéressante. ‘Vel Ma Vin signifie « Comme je serais » en breton, un titre qui sonne comme une annonce, comme la volonté qu’il n’y ait aucune ambiguïté sur la suite de sa carrière. Brieg a choisi sa voie et personnellement je ne peux que l’encourager à emprunter ce nouveau chemin, aidé en cela par le parler breton aussi mystérieux et évocateur que peuvent l’être les langues scandinaves. Première écoute et premier constat, c’est la voix (et quelle voix !) qui ressort en premier. Le virage acoustique est une aubaine pour sublimer le chant et Brieg ne s’en prive pas. Il fait preuve ici de bien plus d’humanité et peut exprimer ses sentiments (tourments ?) sans être noyé dans un déluge de décibels. Mais à l’époque, le but recherché n’était pas le même. Que ce soit sur l’excellent Ar Bed Kloz (2014) ou sur le ténébreux Valgori (2016), c’est plutôt l’énergie rock du groupe qui prévalait avec un résultat très convainquant. Alors pourquoi un tel changement quand la raison indique de continuer sur cette route bien tracée et confortable ? Peut-être l’envie de retrouver les émotions du tout début de carrière, peut-être pour ne pas refaire toujours le même album ou tout simplement pour suivre les excellents retours d’une première partie acoustique du groupe poitevin Klone. C’est en fait un peu tout cela.

‘Vel Ma Vin nous arrive donc en ce début d’année 2020 dans un format resserré autour d’une trentaine de minutes pour huit titres inclassables ou plutôt, à classer un peu partout. L’emballage est toujours soigné, conforme aux anciennes publications. On y retrouve le mystère et le merveilleux, symbolisés ici par la représentation totémique du cerf. Le dessinateur Xabier Sagasta a, semble-t-il voulu faire le lien avec la forêt de Brocéliande, ce lieu mythique de Bretagne où réside Brieg. Pour cette aventure intime et dépouillée, le style Guerveno est bien présent. La voix est familière et les compositions sont à la hauteur des grands moments du passé. L’atmosphère est à l’apaisement et c’est vers un monde moins visible où il fait bon se recueillir que notre barde breton va nous amener.

Je vous le disais, on abandonne le rock classique, on laisse tomber le duo basse/batterie pour s’entourer d’un très beau violoncelle (Bahia el Basha), de quelques guitares (Stéphane Kerihuel, Guillaume Bernard), d’un clavier inspiré (le fidèle Joachim Blanchet) et de chœurs harmonieux (Yann Ligner, Nolwenn Korbell). Une belle troupe qui préfigure la base d’une formation pour les scènes futures. L’album débute avec « ‘Vel Pa Vefemp », une douce réflexion poétique et onirique bien servie par la beauté de la langue bretonne. Cela dit, pour apprécier le disque, il n’est pas nécessaire de comprendre parfaitement les paroles, il faut juste les entendre comme une musique qui vient s’accorder aux instruments et qui permet de décrocher du réel. Sur ce titre on pense aussitôt à Anathema et aux puissantes parties vocales de Vincent Cavanagh. Mais la grande sensation, c’est la présence appuyée (surtout sur la fin) du violoncelle de Bahia el Basha qui ajoute authenticité et chaleur. Ici, comme sur tout l’album, Brieg n’est pas loin de reproduire l’esprit des gwerzioù, ces complaintes traditionnelles qui réunissaient la famille et les proches lors des veillées.

Brieg Guerveno 'Vel Ma Vin Band 1

Ensuite « An Treizh » revient sur le drame des migrants, sujet maintes fois traité mais qui trouve là une belle adaptation folk avec des arrangements clavier subtils et inventifs. Yann Ligner et Guillaume Bernard, respectivement chanteur et guitariste de Klone, vont apporter leur contribution sur ce titre très accrocheur que l’on se surprend même à fredonner. Le parti pris acoustique est l’occasion de révéler plus de subtilité dans le chant et dans le jeu de guitare. Sur « Ar Sekred », Brieg quasiment seul à bord s’en sort à merveille et prouve tout son talent dans un registre proche du sacré. Et puis, comme on ne peut pas tout effacer du jour au lendemain, « Petra Zo Bet » va (un petit peu) accélérer le mouvement et offrir à la guitare de Stéphane Kerihuel le moyen de crever la brume qui s’est installée. Ces quelques riffs sont les bienvenus et symbolisent à eux seuls la révolte devant le tragique état de notre planète. « Que s’est-il passé ?» chante Brieg que l’on sent bien en phase avec les protestations écologiques actuelles. Et puis on arrive au petit bijou instrumental qui va ravir à coup sûr les amateurs de rock progressif à l’ancienne. « Litoriennig » nous envoie des accents lointains de guitares acoustiques et de mellotrons assez semblables au groupe québécois Harmonium. Petite parenthèse bien trop courte à mon goût mais vite compensée par la beauté de « Tra Ma Vo » et de son message optimiste. Superbe morceau, peut-être le plus beau de l’album, avec un duo Brieg/Nolwenn Korbell d’une douceur incroyable. Le montage vocal est innovant et la guitare électrique amène un joli relief plein de modernité. On retrouve Nolwenn en vocalises aériennes sur « Ur Wech Adarre », un titre où Brieg exprime les regrets des rêves inassouvis. La guitare électrique flirte du côté de chez Robin Foster et le violoncelle fait un retour remarqué sur la fin. L’album s’achève en beauté avec le court « Em Digenvez » qui permet à Brieg de dédoubler astucieusement sa voix. Étonnante performance qui prouve tout le potentiel créatif du personnage.

Brieg Guerveno 'Vel Ma Vin Band 2

Avec ‘Vel Ma Vin, Brieg Brendan Guerveno ne peut pas revendiquer une quelconque analogie avec la tempête Brendan qui a pas mal secoué les côtes bretonnes en ce début d’année. Bien au contraire, on se situerait plutôt dans l’œil du cyclone, là où tout s’apaise et permet de souffler. C’est un changement radical qu’il nous offre, une métamorphose artistique risquée mais qui séduit indéniablement. Le plus encourageant, c’est qu’on a l’impression qu’il en a encore sous la semelle, si vous me permettez l’expression. L’album est vraiment réussi et présente tellement d’aspects différents que l’on risque de retrouver assez rapidement notre ami Brieg dans d’autres belles aventures. En attendant, il s’attelle à divers projets créatifs pour amener ‘Vel Ma Vin devant le public et notamment aux Vieilles Charrues l’été prochain.

https://www.briegguerveno.com/Brieg_Guerveno.html

 

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