Beardfish – The Void

Beardfish – The Void

Si des groupes tels que Spock’s Beard, The Flower Kings, After Crying, Dream Theater ou Porcupine Tree comptent parmi les principales locomotives qui ont inauguré le nouvel âge d’or du rock progressif au début des années 90, Beardifsh est très certainement l’une des plus créatives et emblématiques de la décennie suivante, qui perpétue jusqu’à nos jours ce foisonnant « revival », aussi inspiré que protéiforme. C’est à partir de « Sleeping In Traffic Part One », son troisième opus paru en 2007 chez Inside Out (en général un gage de qualité !) que le quartet suédois mené par le compositeur, chanteur et poly-instrumentiste Rikard Sjöblom, commence à se faire sérieusement remarquer auprès des amateurs du genre. En effet, la musique de Beardfish, on ne peut plus éclectique et novatrice malgré ses sonorités vintages assumées, se déguste comme un véritable cocktail d’influences haut en couleurs, allant du rock symphonique complexe et virevoltant de Yes et Gentle Giant, au proto-hard-rock de Deep Purple et Led Zeppelin, en passant par le jazz rock loufoque, satirique et débridé d’un Frank Zappa. Les mélodies sont belles, la production très professionnelle, les compositions fluides, merveilleusement arrangées et passionnantes de bout en bout, le tout emballé et servi avec un style personnel déjà bien marqué. Alors que ses prolifiques compatriotes des Flower Kings commencent à sérieusement à tourner en rond et provoquer davantage de lassitude que d’enthousiasme, l’arrivée en fanfare de Beardfish sur la scène progressive internationale s’avère plus que rafraîchissante, et ce bol d’air frais se confirmera avec un second volume de « Sleeping In Traffic » encore plus riche, abouti et déjanté (l’humour y est omniprésent !), puis sur l’excellent « Destined Solitaire » qui, malgré l’effet de surprise passé, rempli parfaitement son office en se hissant sans problème au panthéon des meilleures sorties de l’année 2009.

Deux ans plus tard, Beardfish revient, toujours affublé du même line-up, avec le nerveux « Mammoth », un disque qui, s’il reste aussi alambiqué (ou presque) que ses illustres prédécesseurs, durcit sensiblement le ton, avec un son plus heavy, qui rebutera certains fans de la première heure, tout en séduisant très certainement de nouveaux adeptes. Aujourd’hui, « The Void » affirme encore davantage cette tendance à  pousser les décibels, en s’engageant ici clairement dans l’univers et les codes linguistiques du metal-progressif ! Passé l’introduction a capella d’Andy Tillison du groupe The Tangent, tout aussi bariolé musicalement que le Beardfish  première époque, on se demande même si on ne s’est pas trompé en insérant dans la platine un CD de Symphony X ou de Dream Theater ! Dans le déroulé de « Voluntary Slavery », le chanteur beugle jusqu’aux grunts (ou vocaux gutturaux), le batteur Magnus Östgren martèle ses futs avec une frappe puissante, les riffs de guitare saturée de David Zackrisson sonnent quasiment comme du John Petrucci. Bref, pour une surprise, c’est une surprise ! « Turn To Grave » poursuit dans cette même voie métallique, mais avec un tempo plus lent, plus lourd, presque stoner, qui évolue dans sa seconde partie vers un heavy-metal pur et dur, tel qu’il a été pratiqué des milliers de fois depuis le début des années 80.

Les morceaux suivant ne dénotent pas avec cette entrée en la matière bien plus brutale et bien plus sombre qu’à l’accoutumée avec Beardfish. Il faut dire aussi que le concept général de l’œuvre n’apporte pas matière à sourire, puisqu’il traite de la perte de l’être cher et des blessures de la vie, ainsi que la lutte permanente que tout un chacun doit mener quotidiennement entre les deux néants qui délimitent son existence. Sur un plan strictement musical, il faudra attendre la sixième piste pour retrouver un peu de légèreté et d’optimiste chez nos suédois et s’éloigner enfin de cet inhabituel heavy-rock assez basique et redondant sur « Seventeen Again », un instrumental proche des premiers Spock’s Beard, avec des guitares et des claviers en tête (piano, orgue hammond), aussi volubiles que la section rythmique qui retrouve ici toute la subtilité et les nuances qu’on lui connait. Puis, avec « Ludvig & Sverker », arrive la tant attendue première mélodie forte de l’album (au 7ème titre quand même !), à tel point que celle-ci sera reprise deux plages plus loin en une très jolie adaptation acoustique piano/voix, puis dans une version alternative à mon avis dispensable en ultime conclusion, et en guise de bonus de ce premier pressage.

En bref, avec « The Void », on ne pourra pas reprocher à Beardfish d’avoir stagné dans de sempiternelles redites et de ne pas avoir osé produire quelque-chose de « neuf », tout du moins en ce qui les concerne. Sauf que voilà, cet « autre chose » est déjà pratiqué par des tonnes d’autres groupes affiliés aux sphères métalliques, et de manière bien plus subtile et intéressante pour certains. En conclusion, « The Void » est un disque qui malheureusement porte bien son nom (facile, je sais), et n’apporte rien ou presque dans le parcours de Beardfish. J’oserais même le qualifier de tâche discographique, tant ce nouvel opus frôle parfois les limites de l’indigent, un comble pour un groupe aussi génial, avec des musiciens et un mentor au potentiel technique et créatif qui forcent le respect. « The Void » est pour moi la grosse déception de cette rentrée, ni plus ni moins. A chacun maintenant de se faire sa propre idée en lui donnant sa chance.

Philippe Vallin (5,5/10)

http://beardfishband.com/

The Void
Beardfish
2012
Inside Out

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