Arman Méliès – AM IV

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Arman Méliès n’est décidemment pas un artiste comme les autres. Son nouvel album le prouve : une évolution majeure bouscule le paysage sonore de son univers : la prédominance des synthétiseurs. Virage déjà amorcé sur « Casino » en 2008, les guitares se taisent pour mieux laisser envahir les atmosphères synthétiques, transformant ainsi les rêves poétiques et cinématographiques en froides mélancolies robotiques. « AM IV » arrive 5 ans après « Casino ». Pourtant composé et enregistré en 2011, ce nouvel album est maintes fois repoussé pour des raisons diverses et variées. En attendant, Arman collabore avec le succès que l’on connait aux albums de Julien Doré, crée le collectif Basquiat’s Black Kingdom, dont le disque est lui aussi repoussé, composés de grandes expérimentations musicales aux guitares reines et à haut débit d’intensités oniriques, et Gran Volcano, post-rock aérien sublime. « AM IV » du coup s’explique mieux après l’écoute de ces deux projets : influencé à la fois par la new wave et le Krautrock allemand, grande référence pour l’ambient et le post-rock, « AM IV » synthétise le tout, avec l’immense originalité de la patte Arman Méliès, tant au niveau des compositions que des textes. Autant dire que le résultat est à la hauteur des espérances et que l’évolution assumée ici est une suite logique.

Pour réaliser l’album, Arman se met une contrainte : ne pas tout composer à la guitare. Une fois la mélodie et les accords trouvés, le synthé est mis à contribution. C’est là que la chanson prend une forme nouvelle, à coup d’expérimentations sur le traitement du son, puis de la voix. Cela donne un résultat surprenant, reprenant un son new wave plutôt années 80 en le mixant avec  la technologie d’aujourd’hui. Arman crée en fait une sorte de post new wave au charme intemporel flagrant, soufflant le chaud par son chant doux et le froid par les claviers, symphonies implacables.

Pour plonger l’auditeur dans son univers, « L’Art Perdu Du Secret » commence par une atmosphère éthérée et acoustique familière avant de se lancer dans le vif du sujet, dans une instrumentation spatiale synthétique, écho du développement final de « Diva » qui fermait le dernier album. Sublime morceau à la beauté tranquille et mélancolique. « Mon Plus Bel Incendie » envoûte par son romantisme vénéneux, et entraîne le titre vers une pop cinématographique hypnotique. Sur « Pompéi », les synthés s’imbriquent dans des strates hypnotiques, avec une voix en surimpression d’elle-même, pour une atmosphère de fin du monde désenchantée. La guitare électrique renforce l’étrangeté du morceau avant la montée dans le soleil magnétique de « Pompéi » des chœurs aériens de Julien Doré, qui a coécrit les paroles du morceau. Les 10 minutes de « Silvaplana » sont enchanteresses. Divisée en 3 parties, elle fait référence à Nietzsche qui a eu l’idée du concept de l’Eternel Retour dans les bois qui bordent le lac Suisse de Silvaplana, et qui a abouti au livre « Der Antichrist ». On retrouve ici les paysages sonores des anciens albums, avec une guitare entourant une mélodie vocale incantatoire, poétique et élégante, avant de s’offrir un épilogue électronique étonnant. Un sommet.

« Rose Poussière » poursuit une romance poétique sur un rythme discoïde hivernal, réjouissant. « Des Vitrines » dynamique, critique d’une société de consommation du néant, dans la lignée des « Low Cost », rappelle qu’Arman peut aussi fabriquer des pamphlets poétiques percutants : « Et le vide au-dessous… attend ». Glacial. L’instrumental « Fern Insel » scintille dans sa nuit stellaire, « Dans La Cendrée » prend un rythme 80’s façon Pet Shop Boys, electro pop mâtinée d’une poésie à la beauté sidérante comme seul Méliès en est capable, avant un final parlé assumant un hommage à la pop de l’époque. « Arlésienne » retrouve une guitare acoustique pour un titre typiquement Méliès, subtil et riche.

Enfin, « Mes Chers Amis », qui était apparue sur le net peu avant les élections présidentielles en 2012, est présentée ici dans sa version instrumentale. Seul le discours de Nicolas Sarkozy collait au titre, et c’était dans un parlé froid et nu, que les mots du président étaient scandés. Dépourvu de ces paroles, le titre devient un instrumental synthétique, écho lointain d’un « Manureva » d’Alain Chamfort et de la mouvance electro spatiale des groupes de l’époque. Un voyage sidéral, combinant paysage cinématographie et western glacial. Petit bonus instrumental en ghost track, avec un solo de guitare héroïque réjouissant sur le rythme de « Pompéi ».

L’univers d’Arman Méliès s’étoffe de plus en plus et s’offre une échappée dans une galaxie annexe à la sienne, l’explorant, la ciselant, au gré de ses mots et des rythmes froids, éclipsant certaines caractéristiques musicales familières pour repartir sur une base synthétique correspondant à ses aspirations expérimentales du moment. En faisant fi des modes actuelles, Arman s’impose une nouvelle fois comme un artisan passionné, forgeron de symphonies modernes, en mélangeant le passé et l’avenir avec une folle liberté.

Fred Natuzzi (9/10)

http://www.armanmelies.com/

AM IV
Arman Méliès
2013
At(h)ome

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