Anna Von Hausswolff – Dead Magic

Anna Von Hausswolff – Dead Magic

 Anna Von Hausswolff Dead Magic

Vous savez que C&O adore vous faire partager des musiques extrêmes, hors des sentiers battus et là, vous serez à nouveau servi car ce Dead Magic, d’Anna Von Hausswolff, est sans doute le plus extrême de ses albums (et le troisième chroniqué sur le site). Vous voyez qu’on vous gâte. Extrême comment, et en quoi ? Après des albums qu’on peut qualifier de gothiques, c’est-à-dire à résonance plus ou moins religieuse ou liturgique, disons heavenly (dû avant tout à l’orgue d’église et à une voix proche de l’incantation), il semble que cette fois, la blonde Anna ait vendu son âme au diable. Un constat, sa collaboration avec Steven O’Malley (SunnO)))) et Earth, pape de la guitare drone et du doom, a lourdement contaminé la majesté somptueuse et solennelle de l’orgue de Ceremony (2013). En 2015, The Miraculous avait déjà fait un pas significatif dans une direction plus sombre et métallique, donc moins lumineuse, plus diabolique en somme. Ce Dead Magic continue ce chemin en s’enfonçant radicalement dans les ténèbres infernales, à commencer par son visuel flamboyant aux lueurs de bûcher, aux relents d’Inquisition, annonçant la couleur d’ensemble de l’album.

Ses plages longues dignes du drone instrumental (12 minutes pour « The Truth, The Glow, The Fall », et jusqu’à 16 minutes pour « Ugly And Vengeful ») laissent s’installer une atmosphère glauque, sinistre, de fin du monde ou de Jugement Dernier à la Jérôme Bosch. Dès le premier titre de l’album, le chant de la Suédoise sur « The Truth, The Glow, The Fall » n’est qu’une longue déclamation hantée et heurtée, tout juste mélodique, presque éraillée sur le final, où les sons torturés et inharmoniques, la batterie et l’ostinato puissant d’un orgue pesant au son de cromorne ou de cornemuse surprennent et font penser au Dead Can Dance le plus sombre et le moins ethnique (cf. celui de l’album Aion).

Anna Von Hausswolff Dead Magic band1

Avec « The Mysterious Vanishing Of Electra » (à noter qu’Electra est le second prénom de la demoiselle, et non dû au hasard ou à un banal clin d’œil mythologique), le son devient plus martial et syncopé, et les vocalises proches du cri primal, toujours aussi peu harmoniques, faisant penser à certains artistes et à certaines productions du défunt label suédois Cold Meat Industry : Brighter Death Now, Deutsch Nepal, Coph Nia, Atrium Carceri ou Sophia (le side project de Peter Bjärgö, leader d’Arcana). Rien de très gai dans tout ça, par conséquent. L’angélisme éthéré de Ceremony a vécu et pris un grand coup sur la tête sur ces titres plus adaptés aux amateurs de doom bien glauque qu’aux nostalgiques des Cocteau Twins, de Chandeen et autres groupes d’ethereal pop classique.

Avec son titre aussi cru et explicite qu’un signal de danger, « Ugly And Vengeful », véritable épic proche du noise/ambient, Anna nous plonge dans la même atmosphère doom que le titre introductif. L’influence de SunnO))) est évidente, dominant l’orgue dans une lente montée en puissance, les premiers signes de folie s’insinuant après 3 minutes d’un drone insidieusement menaçant rappelant le psychédélisme des premiers Tangerine Dream (Zeit, Alpha Centauri) ou du rock psyché d’Astra ou Sleeping Sun. Les sons d’orgue proches de la guitare électrique – ou est-ce l’inverse, mais peu importe – participent à l’orgie sonore avant qu’explose vers la mi-parcours la voix d’Anna von Hausswolff, à nouveau très inspirée des titres les plus durs et incantatoires de Lisa Gerrard avec Dead Can Dance. Le relais est pris par une batterie martiale, vaguement post rock en plus énervé, sur fond de soli d’orgue allumés, incandescents. La cérémonie infernale est à son apogée, prenant cette fois des accents plus ethniques (on pense aux danses traditionnelles « Native American » autour d’un feu – tiens, encore le feu ? – sur un tempo de plus en plus sauvage, jusqu’au climax final. Cette fois, on est loin d’Agnes Obel, un rapprochement vocal qui tenait encore la route sur l’album Ceremony.

Anna Von Hausswolff Dead Magic band2

Avec ses 5 minutes, le bref instrumental de transition « The Marble Eye » sonne comme un îlot de répit dans la folie destructrice de l’incendie et de la rage que dégage ce Dead Magic ; un morceau dont le recueillement introspectif rappellera les plages apaisées et quasi liturgiques de Ceremony. Ce climat plus serein se poursuit, toujours à l’orgue, sur « Källans Ateruppstandelse » – svp, traduction requise (NDLR : Google traduction suggère « La résurrection de l’artère de la source », mais il s’agit de Google Traduction, donc, nous n’allons pas vraiment retenir cette traduction littérale, bien peu digne d’une artiste comme Annah Von Hausswolff) –, perpétuant cet apaisement relatif, avec ses nappes d’orgue et une voix qui retrouve – enfin, diront certains – le registre heavenly, écho tardif à l’album Ceremony. Comme si, après les visions d’enfer assez éprouvantes offertes par les trois quarts de l’album, on remontait vers un ciel plus serein… que l’on aurait jamais dû quitter ?

Anna Von Hausswolff nous emporte donc bien plus loin que précédemment sur ce Dead Magic sans concession. Et ce ne sont pas les vidéos, tout aussi gothiques et infernales (voir celle de « The Mysterious Vanishing Of Electra », digne d’un film d’horreur) qui nous convaincront du contraire, bien que le sang et les larmes aient déjà inondé certains de ses clips précédents (voir celui de « Deathbed »). La blonde suédoise à la silhouette fragile, à qui l’on donnerait le bon Dieu sans confession, a pris le parti radical de nous remuer au plus profond et d’exhumer des terreurs ancestrales issues de l’ère gothique ou du paganisme (via les sons d’orgue, mais pas seulement) pour une bande-son diabolique et hantée, qui n’a rien à envier à certains groupes extrêmes de la scène dark ambient que l’on évoquait plus haut. Elle le fait a priori sans l’usage de samples, mais avant tout via un véritable orgue d’église au son puissant, appuyé par les guitares électriques et par sa voix qu’elle peut rendre, selon le cas, angélique ou démoniaque, privilège des « grandes voix », à l’image de celle des tragédiennes de la scène lyrique, mais aussi de certaines divas du rock à « forte personnalité » (Lisa Gerrard, Diamanda Galas, Lydia Lunch voire Kate Bush, etc.). Peut-être que cette radicalité sonore et vocale la privera d’une partie de son public, pas forcément prêt à la suivre dans sa rage ou ses excès, et sur des terres aussi sombres et désespérées : en effet, le dark ambient et le noise ne restent-ils pas les genres musicaux les plus underground et isolationnistes ? Au moins renouvelle-t-elle à sa façon un genre qui se perd parfois dans un excès de drones telluriques gratuits ou un peu trop semblables d’un album et d’un artiste à l’autre. Et cette rage-là est salutaire, puisqu’elle nous parle et use de mots, ce qui confère à sa musique une émotion plus brute et réelle, et pas seulement des tonnes d’infra-graves et autres basses fréquences bruitistes un peu trop communes et banalisées dans ce genre musical.

Jean-Michel Calvez

https://www.facebook.com/annavonhausswolff/

Dead Magic
Anna Von Hausswolff
Pomperipossa Records, distribution City Slang
2018

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