Anna Von Hausswolff – All Thoughts Fly

All Thoughts Fly
Anna Von Hausswolff
Southern Lord Recordings
2020
Jéré Mignon

Anna Von Hausswolff – All Thoughts Fly

Anna Von Hausswolff All Thoughts Fly

Peut-on prendre All Thoughts Fly comme une parenthèse ? Anna Von Hausswolff, cette suédoise, au timbre de voix proche de Kate Bush, a déjà démontré sa faculté à naviguer entre art-pop, rock intransigeant et musique expérimentale pour des résultats tout autant solennels, mélancoliques que cathartiques… Elle avait déjà ensorcelé nombre d’auditeurs potentiels par sa faculté à joindre l’insondable, ses prises de risques (magnifique Dead Magic, ses participations éparses (Yann Tiersen), Swans, Wolves In The Throne Room), accompagnée de musiciens fidèles et investis ainsi que de choix de producteurs arrivant à pousser à son paroxysme les capacités de la suédoise (Randall Dunn entre autres sur Dead Magic, encore). Cela étant énoncé, Anna Von Hausswolff révèle une relation spéciale avec une spiritualité, un touché propre, une réflexion unique qui aboutit à la création d’une présence. Normal que l’orgue, avec son immensité structurale et maximaliste ainsi que son côté imposant bien que connoté, résonne en elle comme une passerelle entre le monde réel et l’imaginaire, l’évanescent. Anna Von Hausswolff dialogue avec cet instrument historique et respectable jusqu’à en devenir son prolongement. Elle en saisit ses rouages, ses carcans mécaniques, ses imperfections et sa puissance, aussi bien physique que liturgique. Mettez vous en dessous d’un orgue, tentez le coup, et vous ressentirez le son, sa présence, son poids, sa menace comme son apaisement… Aussi, est-ce que la sortie d’un album instrumental, uniquement composé sur un orgue, en cette année morose a du sens ? Bien sûr que oui ! La jeune femme l’a d’ailleurs explicité. 2020 est une année où elle s’est retrouvée enfermée dans son appartement (la Suède et son non-confinement, on en repassera…), où elle n’a pas pu répéter avec son groupe et où les tournées prévues ont été reportées ou annulées (dont celle des Swans)… All Thoughts Fly a été, quelque part, sa bouffée d’air frais, sa manière de s’exprimer tel un besoin irrévocable et nécessaire. Sa seule et unique manière d’exister… Comment être sédentaire dans sa propre patrie alors que le monde est en plein questionnement sanitaire, économique, sociologique et en proie au doute ?

Anna Von Hausswolff All Thoughts Fly Band 1

L’Existence ? Une assistance, une compagnie, un passé comme un futur hypothétique dans une actualité fortuite ? Ici, on parlerait plus volontiers d’empreinte. Celle de suie qui parchemine une cheminée ou de la végétation qui recouvre des formes invraisemblables et toujours cette sorte de présence quasi fantomatique, laissant une trace à ceux étant capable de la ressentir ou de la toucher. Ce n’est pas anodin si la suédoise prend appui et référence au jardin de Sacro Bosco en Italie, avec ses sculptures aussi grotesques que fabuleuses, c’est aussi qu’elle en marque sa cicatrice. Aussi apparaît-elle sur la pochette comme une sorte de spectre qui s’est retrouvé imprimé par mégarde sur une pellicule photographique (On pense aux Innocents de Jack Clayton). Une simple silhouette qui se découpe au travers de la bouche béante d’Orcus, une réminiscence d’un temps consommé… All Thoughts Fly ressemble dès lors à une errance, celle d’une ombre qui cherche un but de peur d’en perdre son écho, un souvenir. En composant et enregistrant sur cet orgue particulier se situant dans une église de Gothenburg, Anna Von Hausswolff a laissé errer ses doigts confiant une tristesse, une mélancolie prendre corps. Les rouages de l’instrument, elle les dompte, les fait siennes, elle en retire ses boursouflements, ses souffles minimes comme sa grandeur et sa puissance. Non, on n’est pas dans une bande-son de film. Car au contraire d’accompagner une image, une histoire et son montage, on préfère l’égarement, l’instant, la respiration et peut-être par là même l’oubli dans l’inspiration. Aussi la suédoise semble errer, dans un premier temps, au fil des notes, laissant accomplir son travail d’immersion avant de lâcher la bride et d’imposer, ici et là, des moments de grandiloquence expressionnistes qui semblent échapper à la connotation judéo-chrétienne de l’instrument. On ne pense pas à la religion à l’écoute de All Thoughts Fly. À une immatérialité certes, mais jamais à un pensum, une mise en garde, ou une bénédiction… L’émotion, elle, parle, primaire, s’insinue et se dévoile. Beau, évanescent, puissant ou intimiste, beau… Je l’ai déjà dit ? Pas grave. All Thoughts Fly est une exclamation, un état d’esprit, une invitation à des promenades oniriques, un lâché prise quasi spectral car si la voix de la suédoise se fait absente, on y devine tout de même ses intonations et ses plaintes. Une absence rendant les textures d’autant plus prégnantes et gravides.

Anna Von Hausswolff All Thoughts Fly Band 2

« Parenthèse » (peut-être) désenchantée, All Thoughts Fly mute, voire se transfigure, en une plongée dans la psyché de la suédoise faisant de la chose l’un des enregistrements les plus personnels de l’artiste, si ce n’est le plus intime. Et en ces temps troublés, ce nouvel album se manifeste tel un joyau et appelle au vertige artistique. Incontournable, foi de passionné…

PS : Le 17 octobre dernier, la suédoise a pu présenter, malgré le contexte sanitaire (mais pas que…) All Thoughts Fly en concert à Gothenburg pour une expérience (à plusieurs mains, étant aidé dans le fonctionnement de l’instrument et sa retranscription spéciale par des acolytes) forcément unique. Mon seul regret… ne pas avoir pu être présent…

https://annavonhausswolffmusic.bandcamp.com/

 

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