Änglagård à toi ! Les rois du prog scandinave sont de retour en France !

Anglagard

Avant une tournée printanière européenne qui passera par la France le 7 avril à Paris, les musiciens à quinze doigts du groupe progressif culte suédois ont accepté de répondre à nos questions avec générosité et précision. Réjouissons-nous, les Nordiques vont revenir exciter nos tympans à coups de contretemps et de soli tonitruants !

C&O : Änglagård est un groupe culte du revival progressif du début des années 90. Pouvez-vous nous expliquer comment le groupe est né, ce style de musique était-il alors en vue en Suède, votre pays ?

Johan : Pendant l’été 1991, nous avons posé les fondations d’Änglagård. Tord (Lindman, le chanteur et guitariste, ndlr) et moi cherchions des musiciens qui avaient les mêmes idées musicales. Thomas (Johnson, claviériste, ndlr) et Jonas (Engdegard, guitariste soliste, ndlr) ont répondu à nos attentes et nous avons alors commencé à écrire de la musique ensemble. Nous avons essayé différents batteurs at avons finalement décidé de commencer à travailler avec Mattias (Olsson, ndlr) qui est entré dans l’équipe en septembre 1991. Anna (Holmgren, flûte, ndlr) rejoignit le groupe durant le printemps 1992 et remplaça nos deux précédents instrumentistes. Quand nous avons démarré Änglagård (en 1991), le mouvement progressif était cliniquement mort en Suède. Mais cela ne nous affecta pas outre mesure, nous décidâmes d’écrire la musique que nous aimions, sans aucun esprit de compromission.

Jonas : Thomas, Mattias (et un quatrième membre de Gothenburg) jouions dans un groupe de rock progressif malgré notre très jeune âge. Au même moment, Tord et Johan étaient également actifs dans la cause progressive. En 1991, nos deux formations se rencontrèrent via une annonce affichée par Tord et Johan chez un disquaire. Nous nous rencontrâmes (bien que Mattias nous rejoindra plus tard en septembre) et avons écouté le matériel produit par chacun. Nous sommes devenus amis très rapidement et avons alors commencé à écrire et arranger des morceaux immédiatement. Une vieille chanson de Thomas, Mattias et moi devint ainsi la base pour « Jordrök » et du vieux matériel de Tord et Johan constitua l’ossature de « Kung Bore », deux titres maintenant devenus des classiques épiques de notre premier album Hybris paru en 1992. Anna Holmgren remplaça le flûtiste alors engagé durant le printemps 1992. Le line-up se voyait ainsi complet. Aujourd’hui, avec le recul, je pense que nous avons fait alors grand effet et donné un signal fort pour la popularité du rock progressif à l’époque. Le genre était moribond et le peu de groupes qui persistaient à pratiquer ce style de musique étaient particulièrement mauvais. Par conséquent, l’audience progressive était très faible (et nous devions donc aller chercher notre public potentiel plus loin, n’importe où). Notre auditoire devint très vite captivé par notre musique qui semblait si proche des canons érigés par les meilleurs du rock progressif de l’âge d’or des années 70.

Anglagard Band 1

C&O : Votre premier album « Hybris » (1992) a fait, il est vrai, l’effet d’une bombe lors de sa sortie. Votre style, qui propose une sorte de musique folklorique scandinave avec le son du rock progressif anglais du début des seventies (King Crimson et Genesis principalement), a comblé les amateurs de rock progressif qui étaient alors peu convaincus par la production plus lisse du rock néo-progressif anglais (Marillion, IQ ou Pendragon). Sentiez-vous alors que vous veniez d’inventer un nouveau genre de musique ?

Johan : A l’époque, en 1992, « Hybris » était un disque que personne ne s’attendait à entendre. Ainsi, la parution de cet album (maintenant mythique, ndlr) suscita autant de délice que de terreur ! Nous étions alors si jeunes qu’il paraît aujourd’hui incroyable que nous ayons pu enregistrer une musique si complexe. Cela dit, « Hybris » reste l’album d’Änglagård qui contient le plus de références au rock progressif des années 70. Mais, comme tu l’as dit, le groupe possédait déjà ce son si original et ce langage tonal qui rend l’alchimie d’Änglagård absolument unique. Je pense que cette particularité s’est encore affirmée davantage à chaque album.

Jonas : Alors, nous étions tous profondément imprégnés par le rock progressif et c’était réaliser un rêve que de produire un album de ce style, bien que nous y ayons ajouté nos propres personnalités de musiciens, bien entendu. Tout, après « Hybris », devint très différent. Nous (en tout cas, moi) commencions à être un peu fatigués des vieux albums de rock progressif qui consistaient souvent en quelques grands classiques et des tonnes de déchets. En conséquence, « Epilog » (1994), aussi bien que « Viljans Oga » (2012) furent nettement moins influencés par le son typique du rock progressif. Les résidus ataviques vinrent plutôt de sources différentes (par exemple la musique classique) ou de nos propres introspections musicales qui façonnèrent nos nouvelles compositions.

C&O : Après vous, plusieurs formations scandinaves s’engouffreront avec succès dans des productions très similaires à « Hybris ». Que pensez-vous de ces groupes (Anekdoten, Landberk, White Willow, Paatos ou encore Gösta Berling Saga) ?

Johan : Nous étions initialement trois groupes qui nous aidions et nous inspirions mutuellement au début des années 90 : Änglagård, Anekdoten et Landberk. On a fait des concerts ensemble et nous avons enregistré nos premiers albums dans le même studio ( Old Barn, Studio Largen) qui était bien loin d’une grande ville, perdu dans la forêt profonde. C’est vraiment agréable que beaucoup de jeunes formations, après nous, trouvèrent l’inspiration dans notre credo progressif suédois.

Jonas : Änglagård, Anekdoten et Landberk naquirent quasiment en même temps. On ne peut ainsi pas vraiment dire que l’un a influencé l’autre. Nous sommes restés trois groupes indépendants qui suivions chacun notre propre chemin. Cependant, on s’aidait dans l’organisation de concerts car nous formions tous une partie de cette fragile sous-culture.

C&O : « Hybris » est un mot grec qui signifie « la passion folle, destructrice » ou la démesure. Les cinq morceaux de votre premier album sont véritablement ébouriffants. Comment avez-vous pu créer des parties instrumentales si complexes et excitantes ?

Johan : Je pense que le texte explicatif figurant dans le livret de notre album inaugural décrit bien de quoi il en retourne. Cette musique est créée par des êtres humains sous tension, contraints par des situations conflictuelles. Tout cela a été créé grâce aux idées personnelles, alors très variées, de chaque individu du groupe. Cette mixture étrange est donc l’œuvre de six cuisiniers fous et fanatiques, chacun pâtissant de démesure.

Jonas : « Hybris » fut créé d’une manière très chaotique comparé aux albums suivants. Il y eut une contribution véritablement sauvage de chaque membre du groupe pour chaque titre. Aucun d’entre nous ne possédait le contrôle total des chansons. Nous fûmes simplement chanceux de voir naître cette alchimie magique du moment qui donna ce résultat si…..hummm…est-ce vraiment nous qui avons pu créer cela ?

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C&O : Après « Hybris », suivra « Epilog » (1994) puis le groupe cessera ses activités pour un temps. Deux disques et puis s’en vont. Pourquoi ?

Johan : La situation de notre formation n’était plus tenable en 1994. Nous travaillions alors si dur et si intensivement pendant une période très fructueuse musicalement mais destructrice du point de vue des relations humaines entre nous. Nous avons alors décidé de produire un dernier album en studio (« Epilog ») et un dernier concert, ProgFest 94. Après cela, il devint essentiel de prendre un bon break. Et ce break s’est prolongé…

C&O : En 2012, à la surprise générale, paraîtra « Viljans Oga » avec une formation passablement remaniée. Pourquoi ce retour surprise et pourquoi ces changements de personnel ?

Johan : On s’est réunis en 2002 pour quelques concerts et avons alors composé deux nouvelles chansons qui ont trouvé leur place sur « Viljans Oga ». On a continué à écrire et deux autres titres sont nés en 2008 qui seront enregistrés pour l’album qui sortira finalement en 2012.

Jonas : Il n’y a pas eu réellement de changement de line-up pour « Viljans Oga » (à l’exception de Tord qui ne nous a pas rejoints pour cet album). Cependant, tout le monde n’était pas disponible pur une tournée et cela a occasionné des changements de personnel. Ainsi, Linus (Kase, de Brighteye Brison, claviers et saxophone, ndlr) et Erik (Hammarström, qui a également joué avec Brighteye Brison et Flower Kings, ndlr) devinrent des membres permanents. Déjà en 2008, certains d’entre nous commencèrent à revisiter des compositions inachevées que nous avions et nous avons alors senti qu’il nous fallait absolument les finaliser. C’était tout simplement trop bon pour laisser cette musique se perdre.

C&O : Änglagård va partir en tournée à travers l’Europe ce printemps 2015. Un passage à Paris le 7 avril au Triton est prévu. La France est-elle un marché réceptif à votre musique pourtant si « nordique » ?

Johan : Änglagård a joué en France plusieurs fois déjà mais jamais encore à Paris. Nous vendons pas mal de disques en France et nous attendons donc une audience loyale le 7 avril au Triton !

Erik : Oui, je pense également qu’il y aura du monde.

Linus : Il y a tellement de bonne musique qui provient de France (C’est une blague ? ndlr) que j’imagine que les Français apprécient la bonne musique.

Anglagard Band 3

C&O : Cette tournée présentera-t-elle une setlist semblable à celle de votre dernier album live, l’excellent « Prog Pa Svenska, Live in Japan (2014) » ?

Johan : Nous évoluons continuellement en tant que groupe de concert et nous sommes six musiciens sur scène à présent que le guitariste originel Jonas Endgegard est de retour. Nous jouerons donc plus longtemps et de manière plus étoffée que ce proposait le disque cité.

Erik : Merci ! Tu devrais venir et t’en rendre compte par toi-même. Attends-toi à des surprises ! Nous avons un set bien plus long que lorsque nous avons joué au Japon.

Linus : Ce show dont tu parles a été enregistré au Japon il y a plus de deux ans. Beaucoup de choses se sont passées depuis.

C&O : Votre musique est-elle davantage populaire en Scandinavie qu’en Europe ou aux Etats-Unis ? Ou se situe votre public le plus fidèle ?

Johan : On vend des disques dans le monde entier mais je pense que les plus grands marchés pour Änglagård se trouvent aux Etats-Unis, au Japon et au Mexique.

Erik : Mais ce n’est pas que cela qui compte. Les publics les plus « possédés » pendant les concerts se trouvent au Japon, au Mexique et en Italie. En Suède, tu restes au bar, une bière à la main et tu essaies d’avoir l’air le moins étonné possible par la prestation (pour autant que tu fasses l’effort de te rendre à un concert).

Linus : La Suède est un chemin sans issue si tu essaies de convaincre avec une musique complexe et non-commerciale. Il y a beaucoup de bons groupes progressifs suédois mais tous ont leur public principal en dehors du pays.

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C&O : La musique d’Änglagård est terriblement complexe à jouer et très émouvante à écouter. C’est véritablement une expérience unique pour l’auditeur attentif. Parvenez-vous à vous relaxer sur scène malgré la concentration énorme que doivent exiger vos prestations scéniques ?

Johan : Tu es si concentré sur scène qu’il n’est pas possible d’être relaxé. Mais si le soundcheck se passe bien (et c’est compliqué avec la quantité d’instruments que l’on utilise sur scène) on peut se sentir bien quand on sent que le concert est lancé sur de bons rails.

Erik : Pour moi, c’est exactement la musique que j’aime exécuter. Si je vais quelque part pour jouer, je veux exprimer un maximum d’émotions et d’ambiances diverses pendant la performance. C’est idéal pour moi si je compare cela au pauvre musicien qui ne doit jouer uniquement que des chansons pop courtes et retourner dans les coulisses avant même d’avoir pu ressentir la moindre émotion. J’essaie d’être vraiment concentré quand je joue de la musique et c’est pourquoi j’aime à écouter d’autres musiciens faire comme moi quand ils jouent. J’interprète de la musique progressive, symphonique, rock, jazz ou improvisée depuis quelques années maintenant avec des groupes comme The Flower Kings, Brighteye Brison ou Katzen Kapell. Ainsi, ce n’est pas véritablement nouveau pour moi que de jouer du matériel long et complexe. Je pense que c’est un vrai plaisir et un privilège pour nous de pouvoir voyager autour du monde, jouer la musique que nous aimons et voir les gens qui viennent nous voir si impliqués.

Jonas : Ça demande une grande concentration, c’est vrai. D’une perspective « musicienne », nos performances s’apparentent davantage à un concert classique qu’à une improvisation jazz. Ma préparation : deux tasses de café fort juste avant le concert et une bière immédiatement après.

Linus : Je suis d’accord avec Erik. Je suis vraiment heureux d’être sur la route pour jouer cette musique si profonde. J’ai toujours été attiré par la musique exigeante. J’aime le stress que procure l’exécution d’une telle musique. C’est vraiment potentiellement dangereux.

Anglagard Band 2

C&O : Un nouvel album est-il prévu avant 2030 ? (rires) ?

Johan : OUI, plein d’albums…

Erik : Oui. Je pense qu’Änglagård possède maintenant un très bon potentiel pour créer un bon album, tous ensemble. Tout ce que je puis dire c’est que l’on n’est pas en manque d’idées.

Jonas : Définitivement. Concerts en ce moment et composition entre les concerts.

C&O : Afin de vous faire mieux connaître, ne devriez-vous pas vous produire en première partie de groupes célèbres comme vous l’avez déjà fait avec The Crimson Projekct ?

Johan : Oui, ce fut une bonne combinaison que cette tournée Crimson / Änglagård au Japon en 2013. Ce serait positif de revivre de telles expériences.

Erik : Oui. Même si nos deux groupes sont très différents, beaucoup de gens ont apprécié ce mélange riche et fort de nos deux groupes. Je pense que beaucoup de fans de King Crimson nous ont découverts quand nous avons enregistré cet album live au Japon. Ces gens ne connaissaient probablement rien de nous avant.

Linus : C’est une très bonne idée. Je peux imaginer pas mal de groupes avec qui ils erait agréable de tourner.

C&O : Merci, Chers musiciens, de nous avoir accordé un peu de votre temps pour cet entretien.

Propos recueillis par Christophe Gigon, février 2015

http://www.anglagard.net/

2 commentaires

  • Bertrand

    Superbe papier et groupe génialissime !
    Bertrand
    xx

  • pi

    J’ai découvert Anglagaard par hasard, c’est le pseudo d’un amateur de prog, rencontré lors d’un festival prog « Cruise to the Edge 2014 ». Et j’ai flashé sur cette musique d’une fraicheur et d’une richesse très 70’s. Et j’ai eu la chance de les voir en concert en Italie… Et bien c’était exceptionnel… Courrez les voir à Paris ou … sur la lune même. C’est très très bon

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