ALCO Frisbass, ou l’alchimie progressive à la française !

Alco Frisbass Bannière

ALCO Frisbass est le premier projet de deux musiciens français quadragénaires, passionnés et talentueux. Leur album éponyme est une invitation au voyage musical. Ils nous ouvrent les portes de leur monde magique à la fois dense et ouvert à l’instar de leur état d’esprit. Et pour être une surprise, c’est une excellente surprise ! En réalité, on ne peut pas suspecter avant l’écoute autant de qualité. La somme de travail et de synthèse y apparaît comme énorme. On y retrouve multiples courants musicaux tels que le rock progressif, la canterbury, le jazz, la fusion voire le « rock in opposition » (rio). Ce n’est pas un tour de magie mais un véritable tour de force que nous proposent Fabrice Kaouenn et Patrick Dufour. Quel est leur truc ? Pour le découvrir, chronique de l’album et entretien avec ces deux artistes.

 

ALCO Frisbass – ALCO Frisbass (Fadind Records 2015)

Alco FrisbassALCO Frisbass est le projet (dénomination du groupe et album instrumental éponyme) de deux musiciens français passionnés et talentueux. Le moins que l’on puisse dire est que le résultat est magique à l’instar de l’univers fantasmagorique qui entoure le visuel de leur pochette qui est une référence à l’univers de Méliès et une de ses affiches. Les intéressés connus pour l’heure en qualité de chroniqueurs se nomment Patrick Dufour (alias Paskinel) et Fabrice Kaouenn (alias Fabrice Chouette ou encore Chfab). Ils ont notamment œuvré chez le regretté webzine Progressive Area où j’ai eu le plaisir de les rencontrer. Musiciens de toujours et également fins mélomanes, ils ont mené leur barque pour aboutir à ce résultat étonnant et enregistrant l’ensemble à près de 500 kilomètres de distance. C’est aussi cela le miracle des nouvelles technologies. Citons également Jacob Holm Lupo de White Willow, Archimède de Martini et Thierry Payssan qui sont intervenus respectivement à la guitare, au violon puis au mellotron.

L’œuvre en question est pour tout dire, remarquable de diversité, d’ouverture, d’universalité j’oserais dire. On y retrouve une myriade d’influences et de courants musicaux tels que le progressif, la canterbury, le jazz, la fusion et enfin ce mouvement dénommé « rio » que je ne connaissais pas. En espagnol, cela signifie « rivière ». Cela tombe au final à pic pour décrire ma pensée car le tout semble couler de façon cohérente, le tout est délicat et fluide. Pour vous faire une confidence, je ne m’attendais pas à cela et sans leur porter atteinte ni renier les qualités que je leur connaissais.

Comme beaucoup d’artistes, ils ont indéniablement du talent. Mais le plus important sera de relever deux choses. Premièrement, le travail est immense, il ne faut pas en douter un instant. Le tout est empreint d’un délicieux perfectionnisme qui ne mérite que le respect. Enfin, la grande qualité du projet est qu’elle nous emmène dans un univers qui ne nous sera pas toujours familier et qu’au final, on se laisse prendre au jeu. A la manière d’explorateurs, ils nous invitent presque à un reportage avec de belles images. C’est dans ce genre de circonstances que nos esprits s’ouvrent et s’aèrent.

Six titres sont au programme. « La Suspension Ethéréenne » ouvre le bal et résume déjà à elle seule les qualités du disque avec de belles sonorités de claviers assez planantes. Il s’en suivra de belles envolées mélodiques et rythmées. « Pas A Pas » suit avec une belle fuite en avant des claviers dans une jolie atmosphère empreinte de nuances et de contrastes. « Induction » est à mon sens un joli clin d’oeil de la part des musiciens à la scène Canterbury et le reste est à l’avenant avec une subtile « Danse Du Pantin » ou un « Escamotage » fort malin, bourré de petites niches bien cachées avec au fond de belles trouvailles.

« Judith Coupeuse de Tête » finit par nous achever (de nous convaincre). Les parties de guitare y sont à couper le souffle à la façon d’un certain Robert Fripp tout comme les parties de batterie ô combien travaillées par notre ami Patrick Dufour. Les claviers et la flûte donnent une touche mélodique supplémentaire et apportent une belle fraîcheur. Le final symphonique est un joli clin d’oeil aux géniaux Camel et Génésis avec cette conclusion pleine d’humour et ces acclamations.

Je l’ai dit et le répète, je ne m’attendais pas à ce résultat tant il est admirable. Chapeau bas messieurs pour la somme de travail et la très grande qualité du tout. C’est un fabuleux moment musical que vous nous offrez et quelque part un hommage à plusieurs facettes. Je recommande chaudement, bravo !

Sébastien Buret (9/10)

Tracklist :

1. La Suspension Ethéréenne (10:29)
2. Pas A Pas (6:42)
3. Induction Magnétique (9:06)
4. La Danse Du Pantin (7:38)
5. Escamotage (12:14)
6. Judith Coupeuse De Tête (9:04)

 


 

Entretien avec Chfab et Paskinel, avril 2015

Alco Frisbass Duo 1

C&O : Vous êtes deux, Patrick et toi, à l’origine de ce projet, ALCO Frisbass. Pouvez-vous vous présenter à nous en quelques mots ?

Chfab : J’ai grandi à Toulon, dans une famille où nous pratiquions tous la musique, mes parents, mes deux frères et moi. Nous n’entendions exclusivement que de la musique classique. Quand nous étions petits, notre mère, professeur de musique en collège, allait dans le salon pendant que nous étions à table, jouait une note au piano et nous demandait de quelle note il s’agissait. Et on avait intérêt à trouver ! Après ça, réduire la musique et la pratique d’un instrument à ce genre d’exercice est absurde, évidemment. Tout ça pour dire que j’ai été élevé musicalement dans un cadre un peu élitiste, malheureusement. Et puis, à l’adolescence, j’ai découvert l’indépendance, scolaire tout d’abord (je n’étais plus dans le collège de ma mère, mes frères, mes cousins, les amis et collègues de travail de ma mère), et comme par hasard j’ai découvert la pop, la radio, les émissions de rock à la télévision, et puis Marillion (« Misplaced Childhood », pour commencer). Et puis Genesis. Les tubes d’abord (et oui, tout était nouveau pour moi !). Ensuite il y a eu « Second’s Out ». Ce disque a changé ma vie. J’ai stoppé toute activité musicale liée au conservatoire, plus de cours, plus de leçons de piano, plus de concours. Mais j’ai toujours plus ou moins traîné sur le piano quart-de-queue de mes parents par la suite. Encore aujourd’hui, lorsque je passe les voir, je joue dessus. Je me souviens que tout petit déjà j’étais en dessous, à quatre pattes. J’appuyais sur la pédale de résonance, je claquais la langue, et ça donnait l’impression d’être dans une immense grotte. On ne peut pas lutter contre cette magie-là ! Mais revenons à mon adolescence : dès lors donc, je n’ai eu de cesse d’explorer le courant progressif, en particulier celui des années 70, tout en bricolant sur une guitare folk, en m’essayant un peu la batterie, en touriste, en jouant dans des groupes sans lendemain, puis en m’y mettant enfin un jour, aux alentours de 2008-2009, avec mon tout premier ordinateur (Windows 2000, dont je me sers toujours ) et ce, avec une boulimie assez dingue, je compose l’équivalent de quatre albums, sans compter les balbutiements sur Mini Disc, et tout ça dans l’anonymat le plus total. Autour de moi, personne (ou presque) ne savait ce qu’était le rock progressif, ni même en avait écouté ! Et puis je me suis piqué de chroniquer sur internet, jusqu’à cette rencontre avec Patrick, et l’aboutissement de notre premier album.

Paskinel : Tout petit, notre éveil musical avec mon frère s’est fait grâce à mon père. Il jouait occasionnellement de l’harmonica, de la guimbarde, et des percussions sur les chaises en bois de la maison. Il écoutait, pour le plaisir de tous, beaucoup de musique latine, des sixties et seventies, ainsi que du jazz symphonique comme George Gershwin ou les reprises des œuvres de musique classique par Ray Connif. Ensuite, grâce à un ami de mes parents, nous avons découvert le son hi-fi avec Pink Floyd, Tangerine Dream et Jean-Michel Jarre. La découverte par un cousin du premier album de Van Halen a été un gros choc musical. A partir de ce moment, nous sommes devenues des mélomanes compulsifs et des grands consommateurs de vinyles puis plus tard de CD. Après avoir défoncé plusieurs barils de lessive, l’apprentissage de la batterie s’est imposé à moi, d’abord dans un style musette auprès d’un professeur (c’était comme cela à l’époque) puis ensuite en autodidacte, en passant du heavy metal au rock progressif. Le poste de batteur ne me convenait pas totalement car je voulais participer activement à l’élaboration des compositions. L’achat du Korg M1 (avec son séquenceur intégré) et plus tard d’un ordinateur Atari ST se sont imposés à moi. Cela m’a permis de composer pas mal de choses de façon autonome. Au début des années 2000, j’ai pris des cours de piano pour approfondir mes connaissances théoriques et pratiques.

C&O : Avant de parler musique, car on risque de ne pas revenir sur ce point, d’où vient le nom du groupe, qui a réalisé cette pochette si originale ?

Paskinel : Pour la pochette, nous voulions une image qui évoque l’époque de l’entre-deux siècles (XIXe et XXe) à travers la magie, l’illusionnisme, le cirque et l’univers fantasmagorique de Méliès. C’est en cherchant une source d’inspiration que je suis tombé sur le blog de Sim Lignon. Et là, ça a été un vrai coup de cœur totalement partagé par Fabrice. Assistante animatrice dans le monde du dessin animé, elle est également graphiste en free lance. Je vous encourage à découvrir ses œuvres (http://simlignon.blogspot.fr)

Chfab : Le nom du groupe vient d’une vieille affiche, pour un spectacle de magie de Georges Méliès, ce pionnier du cinématographe. Il s’y présente comme le magicien Alcofrisbas. On cherchait depuis longtemps une imagerie de cette époque, évoquant superstition et montée de l’industrie, entre magie et machines à vapeur, mystère et progrès, paillettes et charbon… On était très fan d’art nouveau, de mécaniques mystérieuses, d’horloges astronomiques, d’occultes de salles de bain avec tous ses clichés, et puis les arts de la manipulation, toutes ces choses dont on devinait le fonctionnement mais qui pourtant possédaient une aura de merveilleux. Et puis à l’origine (mais on l’a su plus tard) Alcofrisbas Nasier est le pseudonyme et anagramme de François Rabelais, sous lequel il a pu publier son premier roman !

C&O : Ce projet n’est-il pas en fin de compte le projet le plus ambitieux que vous ayez réalisé, le plus abouti ?

Paskinel : Si, il n’y a pas photo ! C’est le premier projet qui se concrétise par un album. Sinon, depuis l’adolescence, j’ai joué de la batterie dans une multitude de groupes, plus ou moins aboutis, souvent de rock progressif. Cela m’a permis de faire de nombreuses fois de la scène. Cela me manque un peu, pour être honnête.

Chfab : Jusqu’ici, ni Patrick ni moi n’existions musicalement, du moins sur le plan médiatique. Personne ne savait que nous faisions des morceaux autour de nous, ou quasiment. Nous avions déjà composé pas mal de morceaux respectivement, chacun dans son coin, mais en aucun cas nous n’avions le projet de réaliser un disque, ni même les possibilités au fond. Cela ne nous semblait simplement pas à notre portée. Le travail solitaire n’incite que peu à l’exposition, et autour de soi, partager une passion comme celle-ci s’avère souvent sans espoir. Le circuit musical est trop bouché, la rentabilité primant sur la créativité et la qualité. La plupart des gens sont trop habitués à des ritournelles immédiates et jetables, le paysage musical ambiant étant de plus en plus réflexif. D’un autre côté, il y a internet, qui permet plus d’indépendance et de liberté. Mais là aussi, la lisibilité est de plus en plus difficile. La production pléthorique de musique en est la principale raison. Alors pour nous deux, noyés dans la masse, forcément aboutir à un premier album est une chose incroyable

C&O : Ce qui est étonnant ici, c’est le mélange des genres : le jazz fusion, le canterbury, les sonorités progressives, la musique celtique (petite touche non ?). Quel était le projet de base ? Saviez-vous à quel port le vent vous mènerait ? C’est une sacrée caverne d’Ali Baba musicale !

Paskinel : Au départ, comme l’a dit Fabrice, rien n’a été prémédité. C’est la curiosité et l’envie de composer la musique que nous aimions qui nous a motivés. Fabrice m’a envoyé la première partie d' »Escamotage » et là, j’ai été impressionné. Je me suis mis une grosse pression pour proposer une suite à la hauteur. Je pense avoir réussi le test semble t-il. Nous aimons effectivement tous les styles que tu viens de citer précédemment.

Chfab : Oui, et c’est d’ailleurs en les évoquant lors de notre première rencontre que nous avons commencé à parler de nos travaux personnels. Je crois qu’à partir du moment où on a parlé de l’école de Canterbury, on a compris que quelque chose nous liait. Et puis, sur ma demande, Patrick m’a fait parvenir quelques uns de ses morceaux. J’ai tout de suite été emballé. Il y avait là déjà un univers très personnel, abouti, travaillé, et en plus, différent du mien. « ALCO Frisbass » est un album dense (trop, pourrait-on nous rétorquer), mariant des courants hétéroclites, mais il me semble qu’il a une certaine cohérence malgré tout. Le choix des sonorités y est pour beaucoup, les claviers analogiques lui donnent une unité. Et puis la patte de chacun qui a littéralement fusionné avec celle de l’autre. Pour la musique celtique (appellation vaste et un peu informelle), c’est, je pense, surtout du à mon jeu de guitare, qui s’inspire de Minimum Vital, groupe que nous avions énormément apprécié dès ses débuts. Plusieurs personnes ont cité Mike Oldfield aussi, mais je connais encore très mal sa discographie (en fait, je ne connais que « Tubular Bells » finalement). Ceci dit, après coup, je me suis aperçu que ces gens avaient raison… Je joue un peu comme lui… Je crois que c’est dû à une technique un peu limitée, pour ma part en tous cas, qui ne m’autorise que des mélodies d’inspiration classique ou folk… Ou celtique ! Mais pas jazz, pas très blues, et peu véloce. Je ne suis vraiment pas un bon guitariste. Comme ça c’est dit ! En fait, Patrick apporte la fibre sombre et inquiète de cette musique, tandis que je viens d’un courant plus symphonique au fond, plus classique…

Alco Frisbass Band

C&O : Parlez-nous du processus de création. Comment avez-vous travaillé sur les compositions et réussi la prouesse de donner forme à un projet aussi abouti et cohérent ?

Chfab : Au départ, on s’accordait sur qui commençait, composant et enregistrant toute une première séquence individuellement ; mélodies, arrangements, rythmiques etc… Que l’on collait à la suivante, en tentant de suivre un fil rouge, ou un thème, une couleur, ou une rupture bien sûr, les canons du progressif en somme ! Donc c’était une fois lui, une fois moi. Lorsque l’impression que quelque chose était bouclé se faisait sentir, ou que la durée de la pièce était suffisante, on passait à un autre morceau, « Escamotage » étant le tout premier. Et puis très vite, le danger de tomber dans cette sorte d’auto-citation alternée est devenu évident. Il fallait brouiller les pistes. « Pas A Pas » a été notre vrai laboratoire, et nous avons dès lors commencé à travailler de façon plus imbriquée, une partie après l’autre, comme un mille-feuilles… Le travail en MAO, donc avec ordinateur, nous permet d’avancer à la façon de Pink Floyd, notamment pour « The Dark Side of The Moon », où chacun passait une journée en studio, l’un à la suite de l’autre ; on appelle ça la technique du re-re. Ils ne jouaient pas ensemble durant l’élaboration de cet album! Ça leur permettait de réaliser des parties instrumentales plus poussées, plus léchées, plus en place, et revenir sur l’ouvrage si nécessaire. C’est exactement comme ça que nous travaillons, chacun depuis chez soi. Ça donne un grand confort de travail. Le seul écueil finalement, c’est un résultat froid, désincarné, mécanique. C’est pourquoi la chaleur des sonorités est primordiale, ainsi que les nuances, les effets, qui donnent véritablement vie aux morceaux, et compensent l’absence de prise live. En général, tout est enregistré d’une traite, comme en concert, pour donner l’énergie de l’instantané. Du coup, pour nous, il était important de savoir se renouveler au sein même de chaque morceau, pour accentuer l’attention. Nous avons fait tout notre possible pour que ce soit le cas dans ce premier disque.

C&O : Les parties de guitares sont assurées par Jacob Holm Lupo de White Willow et les sections de violon assurées par Archimède de Martini. Il faut enfin citer Thierry Payssan pour sa contribution au mellotron. Peux-tu nous parler de ces collaborations et de la manière dont elles se sont nouées?

Paskinel : Comme sur des roulettes ! Pour la guitare, nous n’étions pas super contents des prises de Fabrice, essentiellement au niveau du son. Et nous sentions que certaines parties étaient largement perfectibles. Jacob a réussi à les réinterpréter avec son style. Le résultat nous a épaté et nous épate encore.

Chfab : Absolument, et je me rappellerai toujours de l’émotion immense que j’ai éprouvée en entendant Jacob interpréter mes compositions ! Je crois qu’à ce moment là, véritablement pour nous, notre projet a pris tout son sens, et est devenu concret. Pareil pour Archimede, qui nous a été conseillé par Marcello d’ Altrock. L’entendre reprendre l’intégralité de nos partitions (jusqu’ici les parties de violon étaient jouées au clavier !) a été un intense moment d’adoubement artistique. Nous n’étions plus les obscurs geeks qui faisaient joujou avec des trucs inutiles. Pour Thierry (Payssan) idem : en deux-temps-trois-mouvements il s’était fait une place au milieu de « Judith Coupeuse De Tête ». Entre l’envoi de l’accompagnement et son retour avec ses soli de clavier, une semaine ne s’était même pas écoulée. En fait c’est un conte de fée, Alco ! Je les ai contacté, tous ces gens, Paolo Botta compris, juste pour leur soumettre mon travail solo, comme ça, parce que je les aimais, et pour avoir des retours, uniquement. Et voilà qu’ils répondent ! Et vite en plus ! Et qu’ils en demandent plus, et se proposent pour faire une ou plusieurs apparitions ! On s’est pincé plus d’une fois avec Patrick, je vous assure ! S’il existe des dieux du prog, nous les louons chaque matin, chaque soir ! Merci internet ! Vive les contacts décomplexés !

C&O : Nous nous sommes rencontrés chez Progressive Area. Comment votre activité de chroniqueur a pu influencer la réalisation de cet album ?

Paskinel : Nous étions tous deux chroniqueurs pour le site de Denis Longo (décédé fin 2014) et nous nous sommes rencontrés lors d’un repas avec d’autres collègues comme toi, Sébastien, et le courant est passé tout de suite. Fabrice chroniquait régulièrement des albums du label Altrock et me faisait partager son enthousiasme pour des groupes comme Camembert, Accordo Dei Contrari ainsi que Yugen, SKE, et Not A Good Sign, dont fait partie l’éminent Paolo Botta. C’est donc en toute logique que son nom est apparu.

Chfab : Le fait d’avoir écouté et exploré tant de disques, de courants, l’histoire de la musique en général, puis chroniqué tous ces albums nous a forcément influencés. Nous sommes autant compositeurs que mélomanes. Peut être davantage mélomanes en réalité. Nous savons ce qu’on attend d’un disque, nous avons, ancrées en nous avec le temps, de multiples références, en matière de sons, d’arrangements, de mélodies, d’accords, d’instruments. Et puis l’écriture et la lecture de presse musicale nous sont d’autant plus précieux que c’est grâce à tout ce vocabulaire que nous avons pu communiquer, Patrick et moi, au sein même du processus de création, à travers des centaines de mails (des milliers même), dans nos indications respectives. Jouer et créer de la musique avec des mots n’est pas forcément une chose évidente. C’est de la musique de correspondance. Parfois on s’y reprenait à dix fois pour résoudre un problème de rythme, de tonalité, ou de coordination. Ce fut encore le cas ces jours-ci. Patrick sait très bien à quoi je fais allusion. Le téléphone étant trop éphémère (on oublie vite tout ce qu’on dit), il nous fallait consigner par écrit nos discussions. Et il est évident que le fait de chroniquer a été un atout pour nous. Même si ce n’est pas toujours suffisant. J’en profite pour saluer la plume d’un paquet de gens, chez Big Bang, Harmonie, Highlands, Prog-résiste, Rock Style, Crossroads, PA, Clair & Obscur, Néoprog, Chromatique, Music In Belgium, Terra Incognita, et j’en ai oubliés ! Pour les francophones du moins!

C&O : Votre album est sans paroles. Il est composé de 6 titres. Y a t-il une cohérence d’ensemble, une histoire racontée dans tout cela? Pour ma part, je pense que vous auriez pu faire un seul titre de 55 minutes. Tout s’enchaîne et se fond à merveille. On se laisse porter par le mouvement d’ensemble.

Chfab : Ah, la tentation d’une pièce unique ! Evidemment le rock progressif c’est aussi la démesure. Mais nous laissons ce soin à ceux qui en ont la capacité, le talent, ou la folie, peut être les trois en même temps. Nos influences sont anglaises, indéniablement, et d’une école de la sobriété (bien que notre album ne le soit pas très sobre). C’est justement toute la retenue de l’école de Canterbury qui nous touche. La Zeuhl fait davantage montre de paroxysme, de furie, et on aime ça aussi. Patrick vient du hard et du heavy et on aime la folie de King Crimson ou Van Der Graaf Generator par exemple, donc ce n’est pas restrictif. Mais comment faire voyager, passer par différents états, oublier ce qui vient de passer et faire naître l’inconnu, tout ça en un court laps de temps, sans non plus faire étalage de technique outre mesure? Cela requiert beaucoup plus de talent, de force, d’inventivité, de vitalité, que de diluer à l’infini. Et puis les morceaux fleuves sont parfois mégalomaniaques, même si certains sont parvenus à atteindre des merveilles… Je ne sais pas… Ce que parvenaient à faire Genesis, dans ses débuts, ou Gentle Giant, est absolument magnifique, non ? Et ils n’ont jamais fait de morceau qui tenait ne serait-ce que toute une face… En ce qui nous concerne, tout simplement d’un point de vue logistique, il nous serait impossible d’avoir suffisamment de recul pour ce format. Lorsqu’on travaille comme on le fait s’entend… J’ai moi-même tendance à faire des morceaux longs, en solo, et j’ai beaucoup de peine à ne pas faire de la redite… Très compliqué d’occuper le temps, savoir le renouveler… Et puis quel ordinateur supporterait une telle quantité de pistes, de fichiers ? Pas les nôtres en tous cas, nous fonctionnons avec de vieilles bécanes, et ça planterait toutes les deux minutes, voire avant !… Non, nous avons plutôt essayé, comme le montre la pochette, de décliner un petit théâtre de scénettes indépendantes, étranges, fascinantes ou fascinées, comme si chaque morceau était un album en soi, peut être. Il faut penser à Méliès, à ses personnages gesticulant, aux automates de Robert Houdin (La Suspension Ethéréenne est un de ses tours), à des tables qui se soulèvent, et bien d’autres choses encore que nous n’avons pas vues. C’est un peu comme un test de Rorscharch, ou un film de David Lynch, sans paroles justement, avec un générique des Monty Pythons. Ceci dit c’est un très beau compliment que tu nous fait, en donnant l’impression d’être emporté du début jusqu’à la fin avec notre disque !… On espère qu’à l’avenir on saura encore donner cette impression !

C&O : L’écoute de l’album peut se révéler complexe. N’y a t-il pas un brin d’élitisme ? Pour ma part, c’est plein de trésors progressifs bien planqués ci et là, tu as des choses à nous révéler ?

Paskinel : La question qui tue ! Tout est question de point de vue. Si musique élitiste se réfère à une musique exigeante qui demande plusieurs écoutes avant d’être pleinement appréciée, je suis d’accord avec ça. N’était-ce pas le cas pour Yes et Genesis, autrefois (pour ne citer qu’eux). Ce terme est parfois évoqué pour signifier une « musique déstructurée » ou « pour musicien ». Je crois que c’est surtout un problème d’investissement et de curiosité. A l’heure du mp3 et du streaming, l’auditeur n’a plus la patience d’autrefois et a tendance à vouloir consommer sur place.

Chfab : Tout à fait d’accord avec toi. Elitisme non, on a trop de respect pour les ressentis de chacun pour vouloir faire partie d’une caste… Mais de l’exigence, certainement, d’abord avec soi-même, il est indispensable d’imaginer, de penser, de vouloir entendre et offrir le meilleur de soi. Et puis l’idée est de tenter de se surprendre, c’est tout de même le fondement des musiques progressives. Aller là où on n’a pas l’habitude d’être… « To boldly go where no man has gone before » (Star Trek)… Repousser les portes de la perception, n’est-ce pas ? C’est toujours une manière de ne pas se laisser enfermer dans une certaine convention, un certain conservatisme, dont on connaît les travers, malheureusement : le replis sur soi, la peur de l’autre, de l’inconnu… C’est l’antithèse même du progressif il me semble. Après, chacun a son seuil de tolérance. Il semblerait que notre album soit parfois apprécié par des gens qui n’ont pas l’habitude d’écouter ce style. C’est, je pense, pour nous, le meilleur hommage possible. Nous aimons à penser que notre musique est un pont entre deux rives, celles du prog traditionnel, mélodique, harmonieux, jazz et rock, et celles des musiques atonales, sérielles, zeuhl, rio. Il n’y a de beauté et de vérité que dans les interstices, lorsque les frontières deviennent floues, s’abolissent, lorsque les tiroirs et les étiquettent tombent, pour toucher un certain mystère, une certaine poésie. Mais ça c’est mon point de vue personnel.

Alco Frisbass Duo 2

C&O : Quoiqu’il en soit, les chroniques sont élogieuses. Je suppose que cela vous a donné une dose de motivation extraordinaire ?

Paskinel : Oui, je dois dire que je suis agréablement surpris. Avant de lire quoi que ce soit, nous étions certes fiers et très satisfaits de notre travail mais c’est, je suppose, le cas pour tous les artistes qui sortent un album, sinon, je ne vois pas l’intérêt de le faire. De là à prédire que cela allait plaire… Nous sommes forcément très motivés pour continuer l’aventure.

Chfab : absolument, il faudrait être fou pour s’arrêter maintenant !

C&O : Des projets de concerts ? Aura t-on la chance de vous voir à Paris ou encore Lille, ma belle région ?

Paskinel : Non, malheureusement. Ce projet n’est actuellement pas compatible avec la scène. Nous n’avons encore jamais joué ensemble sur scène. Mais le projet évolue, nous sommes maintenant un trio avec le renfort de Frédéric Chaput. Bassiste en premier lieu, ce n’est pas le dernier pour proposer des bons plans de guitare, et ses talents d’ingénieur du son nous sont précieux. Avant d’évoquer des projets de concerts, il nous sera déjà très difficile de nous réunir à trois dans un même local. Mais l’envie est là.

Chfab : A l’avenir rien ne dit qu’une prestation live est impossible, mais pas pour le moment. La vie est une école de patience, comme nous en sommes l’exemple quelque part… Et j’aime beaucoup l’idée que ça puisse donner envie à d’autres musiciens. Faire de la musique est une activité onéreuse, et si notre trio ne servait qu’à montrer qu’on peut parvenir à réaliser un disque, comme ça, à distance, même disponible en mp3 seulement, avec peu d’argent, et un peu de suite dans les idées, alors ce serait déjà une grande victoire.

Propos recueillis par Sébastien Buret

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