Agent Fresco – Destrier

Agent Fresco Destrier

En Islande, pour s’occuper pendant les longues soirées, et Dieu sait s’il y en a là-bas, on aime se raconter des blagues. C’est sûrement comme ça qu’a commencé Agent Fresco :

« – Eh les mecs, j’en ai une bien bonne !
Vas-y raconte, répondent en chœur les trois autres larrons qui ne demandent qu’à se bidonner.
Ben, Arnór, tu as une belle voix, toutes les filles tombent devant toi, Hrafnkell, tu tapes tes casseroles comme le lapin Duracell et toi Vignir, tu fais de la muscu…
Mouais, Pórarinn, je sens que celle-là, elle est mauvaise.
Non non, attendez les mecs, c’est pas fini, comme je gratouille à mes heures perdues, je me disais qu’on pourrait bien monter un groupe !
C’est ce que je te disais, c’est pas drôle.
Bon OK, je vous l’accorde, mais il y a la compét’ Músíktilraunir qui cherche des candidats, alors comme on s’emmerde un peu en ce moment, ça vous dirait pas de bosser vos instruments et qu’on tente le coup ? »

Et c’est ainsi que sept ans plus tard, nos braves Islandais sortent leur troisième album. Et quel disque ! A la base, Agent Fresco, c’est du math-rock mais avec beaucoup de mélanges hétéroclites et insolites. Et, surtout, c’est du math-rock qui ne cherche pas à prendre la tête mais qui recherche la mélodie. Et pour ça, le groupe n’hésite pas à lorgner du côté de la pop la plus sirupeuse. Ah ! Cette intro de « Pyre » digne d’un mauvais hit de Britney Spears, ou le refrain de « Dark Water » que ne renierait pas nos Obispo ou Calogero nationaux ! Mais ce n’est pas fini, car des influences, la bande à Pórarinn en a des pleines armoires, comme les babioles de mémé qu’on met au vide-greniers pour vider la maison : toutes plus improbables et kitsches les unes que les autres. Mais avec ces dites babioles, on est ému et on n’ose pas s’en défaire, car c’est avec elles qu’on a grandi et que l’on s’est forgé. Agent Fresco, c’est tout ça, un mélange foutraque d’éléments surannés, mais le tout mixé intelligemment.

Agent Fresco Band

Avec Destrier, même si les ingrédients du groupe ne changent pas, nos Islandais ont retroussé les manches pour proposer une œuvre encore plus cohérente qui s’écoute comme un ensemble du début à la fin, et non en papillonnant de chanson en hymne pop revisité par le grand broyeur-mixeur « funko-rocko-épique ». Sauf qu’ici, le propos est moins clair, contrairement à la tonalité de la pochette. L’intérieur annonce la couleur, Let the worst of us collide. Alors que la musique semble joyeuse et débridée, les paroles, écrites par Arnór Dan Arnason, font office de jumelles sombres et torturées.

Destrier est le cheval de guerre, celui qui déchaîne sa colère contre les ennemis. A l’écoute de l’album, on ne peut dire si ceux-ci sont en nous ou si c’est l’autre qui nous fuit. En tout cas, on est terrassé par la grande maîtrise technique du groupe : les guitares, au son sec, se déchaînent dans des orgies mélodiques et rythmiques, l’assise basse-batterie est irréprochable et d’une richesse inouïe. On passe d’un funk à un rock plus appuyé et parfois même à une sorte de metal indus. Et le chant, le chant… Mais quel chant ! Arnór est vraiment l’homme de cet album : il l’a alimenté de ses paroles et le fait vivre de sa voix tantôt vibrante, douce, mélancolique, tantôt lyrique et passionnée. Il se permet même des passages colériques à la hauteur d’un Devin Townsend. Ce bonhomme ne commet aucune faute de goût et aucune fausse note.

Vous l’aurez compris, cet album m’a littéralement scotché par son chanteur. Alors même si pour vous l’Islande musicale se résume à Björk ou si vous n’êtes pas adepte d’équitation, Destrier vaut quand même une écoute, ou deux !

Guillaume Beauvois

http://www.agentfresco.is/

Destrier
Agent Fresco
2015
Long Branch Records

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