Archive – Glass Minds
Dangervisit
2026
Thierry Folcher
Archive – Glass Minds

En relisant ma chronique de Call To Arms & Angels, l’album de 2022 des Anglais d’Archive, je me suis dit que je pourrais presque utiliser les mêmes expressions pour illustrer Glass Minds. En effet, des considérations comme : « …la musique plonge dans des abysses où l’homme hésite encore à s’aventurer… », « …musique, loin d’être confortable… », « …masochistes du son… », « …dans le monde des Bisounours, Archive n’existerait pas… », pourraient très bien être collées à ce nouvel opus, aussi agréable à écouter qu’un peu trop prévisible. À l’époque de CTA&A, le groupe avouait manquer d’idées et la pandémie fut pour eux une source d’inspiration inespérée. En revanche, cette fois-ci, il semble que le processus créatif ait bien fonctionné et que la dynamique du collectif ait joué un rôle essentiel dans la création de ces douze nouveaux morceaux. Alors déception ou bonne pioche ? Un peu des deux, quand même. Ici, la marque Archive est respectée, mais je dirais presque un peu trop. Cela étant dit, dans l’esprit des fans (dont je fais partie), la trahison est la pire des choses qui puisse arriver et de ce côté-là, je veux être rassurant, Glass Minds c’est du pur Archive, fidèle à son ADN, point final. La complexité est bien présente et les quelques éléments chaleureux sont, comme toujours, bien valorisés par la froideur des structures mises en place. Dit comme ça, cela peut paraître un peu trop systématique, mais c’est ce passage de l’ombre à la lumière (tiens, ça aussi je le disais pour CTA&A) qui a créé le style Archive et forgé sa réputation.
Le groupe fête donc ses trente ans de carrière avec ce treizième album studio. Darius Keeler, un des membres fondateurs, explique que son titre (Esprit de verre en français) signifie la fragilité, la vulnérabilité et la superficialité du monde. Rien de bien nouveau, mais totalement dans le caractère torturé qu’affectionne Archive. Côté line-up, pas de grosses surprises. Autour des inamovibles Darius Keeler et Danny Griffiths on retrouve Pollard Berrier, Dave Pen et Lisa Mottram en habituel trio vocal. Sans oublier la solide section rythmique composée de Steve Barnard à la batterie et Jonathan Noyce à la basse. Les premiers instants de « Broken Bits » sont éloquents. Tension maximale, ambiance glauque et puis soudain, c’est avec des séquenceurs façon Tangerine Dream que s’installe une sombre nébuleuse teutonne. Bravo ! Belle entame pleine de claviers inspirés et de guitares acides. Ensuite, c’est au tour de Lisa Mottram de prendre le micro sur un étrange « Glass Minds », martelé de bout en bout par des démons partis à l’assaut de nos oreilles. La voix juvénile de Lisa servant de contrepoids à la torpeur qui envahit notre espace vital. On est en bonne compagnie et ces oppressions nous conviennent parfaitement. On n’en attendait pas moins de la part d’un groupe qui récite parfaitement ses gammes, mais qui sait aussi qu’il n’atteindra plus jamais les hauteurs vertigineuses de Controlling Crowds. Peu importe, à chaque sortie suffit sa peine et ces deux premiers titres sont vraiment encourageants. La production maison associée au fidèle Jerome Devoise est limpide et démontre un savoir-faire désormais bien rodé.

La découverte de ce nouvel album oscille entre moments captivants et passages plus convenus. Un peu à l’image de ce « Patterns » qui fera l’effet d’un retour aux fondamentaux pas forcément nécessaire. Qu’importe, le fan de base demande qu’on le ménage et qu’on appose la marque Archive à chaque épisode. Une recette éprouvée qui met en scène un motif répétitif au piano servant de base au chant habité de Dave Pen. Idem pour « Look At Us », mais dans un registre plus enlevé qui fait battre la semelle et secouer la tête. De son côté, Lisa chante avec courage des paroles peu engageantes (« fear and lies get at us… » « la peur et les mensonges nous gagnent… »). Pour compléter le tableau et dans le genre traumatisant, le clip est pas mal non plus (voir en illustration ci-dessous). « When You’re This Down » et « So Far From Losing You » (mon préféré) seront plus audacieux et de ce fait plus accrocheurs. Les structures habituelles volent en éclats et mettent la musique en danger. Sur le second, c’est même ce soupçon de hip-hop qui séduit et nous rappelle les débuts du groupe. Quant à « Wake Up Strange », c’est carrément du Prince façon eighties qui semble éveiller certains souvenirs enfouis. Là où le groupe excelle, c’est dans sa capacité à retomber sur ses pieds. Après ces quelques détours aventureux, un petit passage à la maison fait toujours du bien, « City Walls » se chargeant de remettre un peu de la magie des premières heures, mais hélas, avec un certain manque de panache. Dommage, car cela pouvait partir en cavalcade effrénée. L’accélération attendue ne viendra pas et la frustration tant redoutée sera bien présente. Morceau avorté (pour moi) qui manque sa cible et finit en remplissage. En revanche, la prière symphonique de « The Love The Light » sera entendue et fortement appréciée par le fan exigeant que je suis. Tout comme les accents lyriques de « Shine Out Power » dont le crescendo fait penser à une fin de show où le public communie avec les musiciens. J’en arrive aux deux derniers titres qui seront, à coup sûr, diversement commentés. Tout d’abord, les accents hip hop de Jimmy Collins sur « Heads Are Gonna Roll » qui risquent de rassembler pas mal d’oreilles rétives et ensuite l’interminable conclusion de « Where I Am » et son manque flagrant d’inspiration. Une fin d’album qui met en lumière une durée (quatre-vingts minutes) pas forcément utile et pas très bien maîtrisée.

Mes observations ont été données à chaud et le premier constat qui me vient à l’esprit est partagé entre un incontestable talent, unique en son genre, et quelques moments plus délicats, pas toujours bien travaillés. Archive et son Glass Minds demandent certainement du temps pour être appréciés (dans le sens de jugés). Et c’est dans cette optique que j’émets quelques réserves sur mes premières constatations. J’ai hâte de le réécouter et surtout, qu’il me fasse mentir à propos de cette tiédeur plutôt gênante ressentie par moments. Par ailleurs, il est coutume de dire que la scène agit comme un révélateur et que les réactions du public seront le véritable test grandeur nature. Cela dit, mis à part « Shine Out Power », je ne vois pas d’autres titres capables d’enflammer les foules et la demande risque fort de se porter sur des morceaux plus anciens. Mais, je peux me tromper, j’espère me tromper.