Yes – Fly From Here

Yes – Fly From Here

La parution d’un nouvel album de Yes est pour moi toujours un événement même si, malheureusement, la déception est souvent au rendez-vous. En effet, ce groupe phare du rock progressif a incontestablement connu son apogée créative dans les glorieuses seventies, et depuis son succès commercial et planétaire « Owner Of A Lonely Heart » (le seul titre de Yes dont tout un chacun se souvient du refrain !), il aura enchaîné les  bonnes surprises (« Talk« , « Magnification »), les œuvres bancales (« Union », « Keys to ascension », « The Ladder ») et les productions insipides (« Big Generator », « Open Your Eyes »). Depuis le début des années 90, chaque sortie d’un nouveau disque de Yes est surtout le prétexte à ce que le groupe puisse s’engager dans de longues tournées visant à rassembler ses nombreux fans de la première heure et faire revivre la magie d’antan, souvent avec brio et succès ! Sur scène, les classiques impérissables s’enchaînent pour le plus grand plaisir nostalgique des fidèles, avec en fil rouge des titres plus ramassés et souvent anecdotiques, issus du répertoire en dents de scie de ces trente dernières années. Car il est clair que Yes continue et continuera à vivre sur les bases et le souvenir de son flamboyant passé. Malgré un virage « heavy-FM » pourtant réussi amorcé en 1983 sous l’influence de Trevor Rabin et les incessants changement de cap et de line-up qui s’en suivirent, ce sont avant tout les longues fresques musicales ambitieuses et alambiquées de Yes qui ont forgé sa personnalité singulière à la source des années 70 et inscrit son importance historique et incontournable sur la planète rock, entre Pink Floyd, Genesis et King Crimson.

L’avant dernier opus studio en date de Yes date de l’année 2001 (avec le réussi « Magnification » et son orchestre symphonique), et le groupe ne nous avait pas habitué à un si long « silence ». Il nous revient seulement aujourd’hui avec « Fly From Here« , un album qui créé la surprise en se hissant à un niveau qualitatif où plus personne n’osait l’attendre ! Mais avant d’en dire quelques mots, un petit retour en arrière s’impose. En 2008, sous l’impulsion de son leader Chris Squire, Yes annonce une tournée monstre pour fêter ses 40 années d’existence. Jon Anderson, son chanteur emblématique, LA voix de Yes, avec son lyrisme sans égal et son timbre haut perché, déclare forfait suite à des problèmes de santé préoccupants. Squire (dont l’opportunisme n’est plus à démontrer en matière de business) maintiendra quand même son projet, en recrutant au sein du combo un « clone » remplaçant en la personne du québécois Benoît David, chanteur de Close to the edge, un talentueux tribute-band du groupe Yes découvert par ses soins en surfant sur youtube ! La nouvelle déclenchera la colère et la rancune de Jon Anderson, qui, se sentant humilié à tort ou à raison, ne se consacrera plus qu’à sa carrière solo suite à la bonne nouvelle de son rétablissement.

C’est donc avec un nouveau membre à part entière que Yes reprend du service, et dans la foulée des concerts le chemin du studio afin d’enregistrer ce qui va devenir son vingt-et-unième album, avec le retour surprise de Geoff Downes (Asia) aux claviers et de son vieux comparse Trevor Horn (souvenez-vous, les Buggles !) à la production. Cette formule, à l’origine de l’excellent « Drama » il y a plus de trente ans, pouvait donc laisser espérer de bien belles choses. Je dirais ici que la réalité a largement surpassé le fantasme tant « Fly From Here » est une réussite totale, fruit du retour inespéré d’un Yes revitalisé et en très grande forme ! L’album s’ouvre sur « Fly From Here », son morceau titre, qui n’est en fait qu’une ancienne composition mise de côté à l’époque, et que l’on pouvait seulement jusqu’alors découvrir ici et là à travers des enregistrements live plus ou moins officiels de Yes et des Buggles. On reconnaît immédiatement la patte de Trevor Horn (producteur de génie à qui l’on doit tant de quelques disques pop majeurs !), et le « son » de l’album n’est pas sans rappeler celui de son grand frère « Drama », avec juste une touche et une fabrication un poil plus « modernes ». Cette suite fleuve s’étend sur une vingtaine de minutes divisée en six segments s’enchainant avec classe, où l’on retrouve avec bonheur toute l’emphase et la magnificence du Yes « classique » le plus inspiré.

L’ensemble est brillamment construit et équilibré, surpassant même à mon avis les dernières grandes réussites du genre que sont « Endless Dream » (de l’album « Talk ») et « Mindrive » (« Keys To Ascension Vol.2 »). La production exemplaire met parfaitement en valeur la contribution de chacun des instrumentistes, qu’il s’agisse des envolées guitaristiques d’un Steve Howe en état de grâce, des nappes et autres excentricités à base de claviers signées Geoff Downes, de la rickenbacker grondante de Chris Squire, sans oublier la jolie voix cristalline de Benoît David, sorte de compromis étonnant entre celle de l’inimitable Jon Anderson et de Trevor Horn qui, rappelons-le, officiait au poste de chanteur sur « Drama ». Le québécois est ici tout simplement parfait de bout en bout, imposant son propre style et une vraie personnalité, sans chercher à « sonner » comme son illustre modèle (contrairement à l’exercice de la scène où c’est tout ce que le groupe attendait de lui lors de son recrutement, vu son CV et sa longue expérience de clone officiel !).

Après ce plat de résistance on ne peut plus goûteux, on pouvait s’attendre à ce que les titres suivants donnent dans le remplissage, comme c’est malheureusement souvent le cas avec les dernières galettes de Yes. Fort heureusement il n’en est rien : « The Man You Always Wanted Me To Be » fait dans la ballade « pop-prog » qui, avec ses chœurs caractéristiques et son refrain accrocheur, renvoie aux meilleurs moments de l’ère Rabin, le thème principal et l’atmosphère mélancolique de « Life On A Film Set » vous refilent tout simplement le frisson, et le très andersonien « Hour Of Need » ne vient pas même pas gâcher le tableau de par sa légèreté qui le place peut-être un cran en dessous du reste. Côté superflu, Steve Howe nous refait ici le coup du sempiternel morceau de guitare acoustique en solitaire, mais sans la virtuosité et la musicalité d’un « The Clap » ou d’un « Mood For A Day ». Quant à l’enlevé « Into The Storm », celui-ci achève l’album de bien belle manière, à la fois épique et énergique.

Pour conclure, je redirai donc que « Fly From Here » créé la surprise et l’événement, véritable retour inespéré d’un groupe de vieux dinosaures dont on n’attendait plus grand-chose. Et pour cause, Yes n’a à mon sens rien produit d’aussi bon et enthousiasmant depuis… « Drama«  en 1980 ! Un disque à ranger dignement parmi les grands classiques du groupe et à consommer sans modération, en attendant le prochain épisode.

Philippe Vallin (8/10)

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Yes 2011 : Alan White, Steve Howe, Trevor Horn, Chris Squire, Geoff Downes et Benoît David

http://www.yesworld.com

Fly From Here
Yes
2011
Frontiers Records

Un commentaire

  • Al

    Philippe, Je partage votre point de vue quand à l’enthousiasme pour ce nouvel album de Yes!

    À l’écoute de « Fly From Here » on a le sentiment d’être revenu à l’ère « Drama », qui lui même faisait remonter le temps à l’époque prolifique d’un « The Yes Album » ou un « Fragile »!

    Vrai, Jon Anderson n’est plus là, mais il n’était déjà pas présent sur « Drama » en 1980 et à vrai dire, il ne manque pas une seconde fois en 2011 quand on entend le résultat final.

    Un bien bel album tout simplement!

     

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