The Vacant Eyes – Technoir

The Vacant Eyes-Technoir

The Vacant Eyes, voilà un groupe qui se fait discret et qui aurait pourtant avantage à se faire voir, à se faire entendre. Peut-être est-ce encore la faute du groupe lui-même, peut-être est-ce dû à l’offre infinitésimale de musique indépendante partout sur le globe. J’oserais parier que cette formation, comme beaucoup d’autres formations provenant de pays moins reconnus pour leur musique, n’a pas osé franchir la frontière de la République tchèque. Si je fais erreur, tant mieux. Mais si j’ai raison, et que les membres de The Vacant Eyes prennent connaissance de cette chronique (et qu’ils se mettent par le fruit du hasard à la langue française pour mieux lire ce papier), je leur lance amicalement ce message : les amis, faites des concerts en Allemagne, en Espagne, en France ou n’importe où en Europe de l’est, mais pardi, sortez de chez vous, car la musique, ça ne se passe pas seulement sur internet ! Voilà, c’est dit !

The Vacant Eyes, c’est le petit cousin pragois de Meshuggah et du vieux Between The Buried And Me. Il suffit d’écouter attentivement la basse pleine de distorsion de Jakuv Veselý pour faire le rapprochement entre le groupe tchèque et la bande de Fredrik Thordendal. Or, si la présence très marquée de cet instrument donne au groupe une certaine couleur, on ne peut toutefois pas affirmer que le groupe réinvente le genre. Non, le metal progressif/post-metal/djent de Vacant Eyes n’est pas révolutionnaire. Or, la musique du quintet européen n’en demeure pas moins intéressante.

Thee Vacant Eyes-band

Depuis sa formation en 2009, le groupe livre un produit qui déménage et qui ne fait pas dans les textes superficiels. Du bon métal comme on l’aime. Déjà, avec Spheres, le premier LP du groupe réalisé en 2013, le fan de djent et de métal progressif avait de quoi se réjouir. Cet album se tenait debout comme un énorme monolithe, éructant ses guitares acides, sa basse corrosive et sa batterie explosive, tout en affirmant sa position néo-luddiste (une forme idéologique d’opposition vis-à-vis l’avancement technologique). Du grand art, de l’énergie pure, voilà ce que c’était ! La formule derrière Technoir n’est pas moins puissante. L’échantillonnage narratif servi dans la piste  »Prelude To Your Erasure » donne un aperçu bref quoi qu’évocateur de ce que peut livrer la formation originaire de Prague. En un discours tiré du film Le Dictateur de Chaplin (une source qu’a également utilisé le groupe djent The Haarp Machine en épilogue à son seul et unique album Disclosure), The Vacant Eyes annonce sa couleur rouge et sa saveur politique, citant les paroles du héros juif devant une foule désabusée par un diktat qui rappelle celui de la Seconde Guerre :

« The misery that is now upon us is but the passing of greed, the bitterness of men who fear the way of human progress. The hate of men will pass, and dictators die, and the power they took from the people will return to the people and so long as men die, liberty will never perish. Soldiers ! Don’t give yourselves to brutes, men who despise you, enslave you, who regiment your lives, tell you what to do, what to think or what to feel! Who drill you, diet you, treat you like cattle, use you as cannon fodder. Don’t give yourselves to these unnatural men, machine men with machine minds and machine hearts! You are not machines! You are not cattle! You are men! You have the love of humanity in your hearts […] Let us fight for a world of reason, a world where science and progress will lead to all men’s happiness. Soldiers ! In the name of democracy, let us all unite ! »

Pour ma part, ce genre de discours me réconcilie avec les paroles vides de la musique plus radiophonique et, a contrario, apaise mon aversion pour les textes inutilement sanguinolents de certains groupes purement métal qui font gratuitement dans la boucherie, la haine et le massacre. Lucides et visionnaires, à l’image de son titre relatif aux films et romans dystopiques typiques de la science-fiction et du cyberpunk, les thèmes traitant d’un futur imparfait, du post-humanisme et d’un refus du progrès à outrance ont su me charmer (la pochette de Spheres fait d’ailleurs penser au premier volet de Matrix). Vient ensuite la musique très chargée et fort technique qui emprunte le grain sonore au genre industriel (i.e. :  »Rakuen ») et certaines instrumentations puisées du registre djent ( »Nostalgia For The Creator » et  »Space Charmer »). Avec sa basse chargée d’effets de distorsion et sa guitare à huit cordes au son très bas (une influence encore très meshuggesque), la musique de Vacant Eyes a de quoi satisfaire toute envie de brutalité, de textures auditives ou d’intensité musicale. Après tout, même si les paroles habituelles du groupe sont intelligentes et contestataires, la musique  n’a pas à subir de compromis pour autant.

Il y a dans certaines pièces une puissance difficilement descriptible qui confère à Technoir un caractère singulier. Si pour ma part Meshuggah ne m’a pas rejoint (ce n’est pas faute d’avoir essayé, même si je suis fan de djent et de métal progressif en général), The Vacant Eyes y est arrivé. Peut-être est-ce par les nuances vocales de Dima Alivanov ou par le son très coloré des guitares chez le groupe tchèque. Difficile de dire en quoi l’un des deux groupes me plait moins alors que l’autre me convient parfaitement. Pourtant, Meshuggah a beaucoup plus de fans que son cousin pragois. Quoi qu’il en soit, l’écoute de ce second LP est en mesure d’entrer dans la collection de disques de tout fan de métal extrême (surtout si celui-ci carbure aux compositions des classiques sur  »Koloss » et  »Chaosphere »). En espérant qu’un jour survienne la rencontre fortuite de Vacant Eyes avec les membres de Meshuggah lors d’une tournée en Europe Centrale. Si la chose se produit un jour (et on l’espère), il est certain que les deux formations ne se quitteront plus, et ce, pour le plus grand plaisir des adeptes de la grande casse ! Laissons la synchronicité se charger de cette souhaitable rencontre. Si les gérants d’artistes ont de bons yeux et de bonnes oreilles, ceux-ci se chargeront du reste…

Dany Larrivée

https://thevacanteyes.bandcamp.com

Note 1 : Également disponible, le EP Bright Sky (2011) et le LP Spheres (2013). À mon avis, le premier album officiel du groupe est un incontournable !

Note 2 :  À ne pas confondre avec la formation The Vacant Eyes originaire de Easthampton dans le Massachusetts.

Chronique parue simultanément chez Clair & Obscur (France) et Daily Rock (Québec).

Technoir
The Vacant Eyes
2015
Autoproduction

2 commentaires

  • Lucas Biela

    J’aime bien. Un peu la rencontre de Meshuggah (structures épileptiques), Samael (voix black et synthés) et Crematory (voix death).

    • Dany Larrivée

      Intéressant… Je n’avais pas pensé au lien avec Samael (dont j’adore l’album ‘Passage’). Pour Crematory, je ne connais pas suffisamment pour me prononcer. Content que tu aies aimé! Écoute cependant «Spheres», le premier album. Il est encore plus convainquant!

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