Spring – Spring

Spring
Spring
Repertoire Records
1971

Spring – Spring

Spring-Spring

Nous sommes à la fin des années 60 et tout explose. Le monde se libère de ses carcans, de sa bienséance, du politiquement correct. Les codes vestimentaires, capillaires, religieux, politiques, musicaux prennent des allures de révolte. À cette époque, on avait le sentiment que tout était possible, que le monde nous appartenait. La jeunesse s’est alors lancée dans des concepts musicaux de plus en plus osés. La porte était ouverte et tout le monde avait le droit de s’y engouffrer. Les talents ne manquaient pas pour sortir d’un certain académisme fait de 45 tours aux chansons ne dépassant pas les 3 minutes ou de postures bien trop codifiées. L’après Beatles a vu bon nombre de groupes rejeter ces schémas pour sortir des ovnis discographiques. King Crimson, Yes, Pink Floyd, Santana, Jimi Hendrix, Ten Years After, Deep Purple ou encore Led Zeppelin, la liste est longue de ces artistes aux carrières extraordinaires et prolifiques qui vont enflammer la planète. Et pourtant, malgré un potentiel évident, certains sont restés sur le carreau de façon incompréhensible. C’est le cas des Anglais de Spring et de leur étonnant ratage de carrière. Pourtant tout avait bien commencé avec même un petit coup de pouce du destin qui leur a fait rencontrer de façon accidentelle (panne d’essence) Kingsley Ward, le co-fondateur en 1965 des Rockfield Studios. C’est ici que Queen enregistrera en 1975 son fameux « Bohemian Rhapsody ». Donc, c’était plutôt bien parti pour nos gars de Leicester avec un tel environnement et la promesse d’enregistrer un premier album dans d’excellentes conditions. Spring et son album éponyme débarquent donc en 1971 dans l’univers balbutiant du rock progressif où certains ont déjà posé de sacrées références : In The Court Of Crimson King de King Crimson, Atom Heart Mother de Pink Floyd, Aqualung de Jethro Tull, etc., etc.

Spring Spring Band1

Alors pourquoi cet album doit-il retenir notre attention ? Tout simplement parce qu’au-delà de la qualité musicale indéniable, la démarche de Spring était vraiment originale. Le combo se présentait sous la forme de cinq musiciens dont trois d’entre eux jouaient du Mellotron. Cet instrument mythique qui n’est ni un orgue, ni un synthétiseur, était déjà utilisé depuis plusieurs années par des musiciens à la recherche de nouvelles explorations soniques. Ainsi, le chanteur Pat Moran, le guitariste Ray Martinez et le claviériste Kips Brown vont donner ce son unique aux compositions de Spring en superposant des couches de Mellotron à des chansons rappelant parfois les Moody Blues, King Crimson, l’école de Canterbury ou par moments les Who pour un rock plus musclé. À noter que le batteur n’était autre que Pick Withers, celui-là même qui rejoindra quelques années plus tard le Dire Straits de Mark Knopfler. Sur les neuf morceaux, je retiens particulièrement « The Prisonner » et « Grail » avec leur mélodie imparable, la jolie ballade « Song To Absent Friends » et l’émouvant « Gazing » qui termine l’album.

Alors, malgré toutes ces louanges, pourquoi ça n’a pas marché ? Tout d’abord, le côté visuel a été complètement raté. À une époque où les artistes faisaient très attention à leur image en soignant le choix de leur logo ou de leur pochette, Spring nous a pondu un des emballages les plus laids de toute l’histoire du rock progressif. Mais qui a été à l’origine du choix de cette photo d’un policier allongé au bord d’un ruisseau !? Ce n’est pas possible que ce cliché ait fait l’unanimité, même en voulant être original. Ceci dit, des pochettes pas très belles il y en a eu (Time And A Word de Yes entre autres) et ça n’a pas empêché les groupes d’avoir du succès. Il faut rechercher ailleurs les raisons de l’échec. C’est surtout le manque de persévérance et d’ambition après des ventes timides et une volonté émoussée d’aller plus loin qui ont sonné le glas de cette aventure. Spring ne s’est pas sorti les tripes pour publier un véritable deuxième album et le groupe a splitté l’année suivante en 1972. Pat Moran disparu en 2011 s’est lancé dans la production avec un certain succès et à part Pick Withers, les autres musiciens sont plus ou moins retombés dans l’anonymat.

Spring Spring Band2

Alors oui, on peut parler de ratage, parce que tout était réuni pour faire une longue carrière : un nom accrocheur, un chanteur charismatique, des musiciens de talent, des chansons bien ficelées et abordables et un son rapidement identifiable. L’histoire en a décidé autrement et Spring a longtemps fait partie de ces albums introuvables jusqu’à ce que Repertoire Records, au milieu des années 90, exhume des pépites oubliées. Il a donc fallu presque trente ans pour qu’il reçoive enfin l’accueil qu’il méritait. À mon humble avis, c’est l’exemple type de l’objet à posséder si on est amateur de ce rock sophistiqué et imaginatif qui faisait les délices d’une époque qu’on ne revivra peut-être jamais. À noter que l’album est ressorti en 2015 en version remasterisée sous le label Esoteric Recordings.

Thierry Folcher

https://en.wikipedia.org/wiki/Spring_(band)

http://www.esotericrecordings.com/

5 commentaires

  • Jean-Michel Calvez

    une chronique nécessaire, pour sauver de l’oubli des « perles » du passé, et un groupe qui n’a pas eu sa chance (ou pas su la saisir). J’avais acheté cet album il y a un an (attiré, entre autres, par le trio de mellotrons (!!) ; du jamais vu ou presque, même chez les « Berlinois »). Et pas déçu, même si les démos du CD2 sont un peu plus dispensables. Peu importe, puisque c’est du bonus.
    Cela dit, tu es dur, Thierry. Le visuel aurait pu être coooool. On a là (presque…) tous les ingrédients d’un visuel Hipgnosis, mais dans le désordre et super mal organisés, presque jetés là comme des déchets de poubelle, alors qu’il suffisait de bien agencer. Sans doute aussi l’effet de ce « sac plastique » (?) au premier plan, qui fiche tout par terre ?

    • Thierry FOLCHER

      Merci Jean-Michel pour ton commentaire. C’est vrai que des labels comme Repertoire Records ou Esoteric Recordings ont eu le courage de ressortir des albums qui méritaient une seconde vie comme le I Spider du groupe Web ou le Bluebell Wood de Big Sleep. Mais l’album de Spring a quelque chose en plus qui fait que je l’écoute régulièrement depuis de nombreuses années. Je reste persuadé qu’ils pouvaient faire une grande carrière d’où cette chronique en forme d’hommage. Je te rejoins un peu pour la comparaison avec Hipgnosis, la classe en moins malgré tout.

  • prog 974

    Je découvre un bel album délicieux, agréable.. Merci C&O !

  • Mignon

    Belle chronique. Merci de « déterrer » (c’est sans doute le cas de le dire avec cette pochette!) des perles oubliées ou des disques que l’on avait nous-mêmes carrément loupé. C’est mon cas notamment avec le « Stained glass stories » de Cathedral que j’aurais adoré je pense en 78 mais que j’ai découvert plus de 10 ans plus tard ou Nick Drake connu bien trop tard également…longue vie à Clair et Obscur…

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