Rover – Rover

La France, comme bien des pays, recèle de grands artistes dont on ignore la présence (du moins, à l’international). Comme des spectres, ceux-ci se promènent et traînent leurs chaînes derrière les coulisses des grands théâtres. Timothée Regnier, alias Rover, est l’un de ces grands dont l’ombre devrait projeter plus de lumière que de ténèbres si le monde des arts n’était pas si ingrat. On le connaît fort bien en France, sa terre natale, mais qu’en est-il du reste de l’Europe et du continent américain ?

Au hasard des écoutes, au hasard des algorithmes du net, je suis tombé sur un cover de « Starman » de David Bowie présenté sur youtube. Cela remonte au départ de l’artiste britannique, le 10 janvier 2016 (un an déjà !). Prostré devant un micro, coiffé de cheveux longs, bruns et en bataille, tenant une guitare acoustique, comme un colosse que l’on dirait issu d’une génétique issue de Balzac, Robespierre, Beethoven ou Alexandre Dumas, ce sympathique et humble gaillard commence à gratter son instrument, de façon nonchalante. Puis, sans aucune transition, ni tambours, ni trompettes, voilà qu’une voix singulière sort d’entre ces deux lèvres charnues. Et le son est tamisé, feutré par le filtre du microphone. Derrière, on entend la basse, discrète, mais bien là, comme à l’époque du vieux Bowie, cette basse qui semble étouffée par de la laine ou je ne sais quoi, ce son typique des enregistrements analogiques. Et tout ça, c’est « Starman », une autre grande pièce de notre gentil prince noir, ce cher David. Il s’agit probablement de mon morceau préféré de Bowie, aux côtés de « Space Oddity » et « The Man Who Sold The World », chanson dont ceux de ma génération ont connu l’existence à travers la version de Kurt Cobain pour le spectacle MTV Unplugged de 1993.

Bien franchement, je n’ai jamais entendu quelque chose se rapprochant de cette voix. Il ne s’agit pas là d’une voix presque parlée typiquement française du type Gainsbourg ou Aznavour. Il ne s’agit pas non plus d’une voix à grand déploiement. Regnier, que dis-je, Rover, a un registre, un timbre et une couleur qui lui appartiennent. Et c’est ce qui m’a plu.

Demeuré sur ma faim et pris au piège par ma curiosité, je me suis mis à écouter un morceau, puis un autre, puis un autre… n’ayant parcouru que l’album éponyme paru en 2013. Je suis tombé sur le charme de la chanson « Aqualast », un tube qui semble fait expressément pour un film (le clip de la chanson va d’ailleurs à ravir avec la musique, au point on l’on se demande si quelqu’un n’aurait pas directement mis le tout en images par le transfert d’un cerveau à la caméra). Cet air qui rappelle le son Beatles tardif, m’a donné la chair de poule, et puis vient le falsetto suprême du refrain, falsetto qui nous fait comprendre que Rover fait dans le rock indie, carrément (enfin, pour cette fois).

Vient ensuite ce son figé dans le temps des Depeche Mode et compagnie, musique sentimentale, presque gothique, voire new wave (sans les bizarreries). On comprend dès lors que Regnier est un romantique, un sentimental. Et les pièces « Remember » et « Tonight » nous le confirment, si l’on fait fi du lien que l’on pourrait aisément faire entre le dernier titre et la chanson « Goodbye Horses » de Q-Lazarrus (les cinéphiles se souviendront de la scène légendaire où le meurtrier transsexuel James Gumb danse nu devant un miroir dans Le Silence Des Agneaux).

Mais enfin, le retour des compositions aux parfums 70’s et 80’s défilent ainsi, révélant les diverses influences de Timothy Regnier, ce multi-instrumentiste au talent incommensurable et à la gueule de grand auteur du siècle de Stendhal. On perçoit ça et là des influences de Bowie, Depeche Mode, The Cure, Interpol, The Divine Comedy et les Beatles, avec un soupçon de parenté avec Radiohead pour la composition, le « vibe » et la sensibilité. Idem pour le lien fraternel avec le Coldplay des premières années (redondance en moins).

Rover fait tout par lui-même, hormis la batterie. Et celui-ci a une préférence pour l’analogique. Et quand on écoute sa musique, on préfère aussi l’analogique, croyez-moi ! J’adore ce son, ce son feutré, intime, ce son de velours sous les éclairages chauds et tamisés d’un petit studio privé où trônent une immense console pleine de boutons et de leviers, des vieux amplis à lampes, des guitares vintage et une batterie en trois morceaux. C’est un délice pour les oreilles. Comme le dit si bien Rover lui-même sur sa page Facebook à propos de son équipement en général : « […] avec des amplis aux lampes capricieuses, des instruments qui sonnent différemment selon la météo, l’heure de la journée [tout peut arriver]. Choisir des instruments qui ont déjà vécu, c’est comme choisir une vieille voiture, c’est opter pour une non fiabilité, pour quelque chose qui peut avoir ses caprices. On sent qu’il y a des fantômes. Et pour celui qui est à l’écoute, ils peuvent devenir de vrais partenaires. Un album qui a privilégié les accidents, l’instinct, le laisser-aller donc ».

Et puis, quand on croit que le cœur a tout subit, on lui flanque une dernière dérouillée, histoire de l’empêcher de battre désormais pour interrompre le Samsara… Cette raclée, on la lui inflige avec la chanson « Full Of Grace », un morceau sur lequel on aurait bien voulu entendre David Bowie lui-même assurer les voix, ou à tout le moins accompagner celle de Regnier qui me donne les frissons à lui tout seul. Souvenez-vous d’ailleurs quel superbe boulot Bowie avait fait avec les mecs de Placebo pour la pièce sublime qu’est « Without You I’m Nothing » (voir l’album du même nom). Ici, dans ce titre empreint de douleur sentimentale indéniable et de rédemption temporaire (dans le refrain), on se dit, pour se bercer d’illusions : « Bowie n’est pas mort, écoutez, il est là, je l’entends qui chante

Little doll don’t play this game
You’ve lost your pride who’s to blame?
You’ve got no courage go wash your face
Tell me woman so full of grace… »
Et pourtant, c’est bien Rover qui chante et qui me hante. Et il me hante à un point tel que je n’écouterai Let It Glow, son second album, que six mois plus tard, car j’ai tellement été emporté par ce premier disque que je craignais une déception à l’écoute de celui-ci, paru en novembre 2015. Et ce n’est pourtant pas le cas, car c’est tout aussi bon, aussi savoureux, aussi interne que le disque éponyme qui m’a fait découvrir ce talent fait d’or massif… (je vous défie d’écouter « Some Needs » et de vous arrêter là sans vouloir écouter un autre titre !).
Pour moi, la beauté de cet artiste réside dans qui il est, dans son art et sa communicabilité. Et cette beauté est vraie, cette beauté est celle que l’on entend, celle qui nous prend tout : les tripes, le cœur, la cervelle, les oreilles. Rover, moi, je t’aime, je t’adore. J’aimerais bien avoir ce talent. J’en suis jaloux !
Et pour mes copains européens qui aimeront, sachez que Rover se produira à la salle Pleyel le 27 février prochain. Moi, je ne pourrai y aller, car le billet d’avion Québec-Paris risque de coûter cher… mais vous n’avez pas de raison de ne pas assister à l’un de ses concerts, d’autant plus que de nombreuses dates sont prévues du 20 janvier au 28 avril 2017 (voir la page Facebook de l’artiste à partir du lien ci-dessous).
Dann ‘the djentle giant’

Rover
Rover
Cinq 7/Wagram Music
2012

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