Ola Kvernberg – Steamdome II : The Hypogean

Steamdome II : The Hypogean
Ola Kvernberg
Grappa
2021
Thierry Folcher

Ola Kvernberg – Steamdome II : The Hypogean

Ola Kvernberg Steamdome II The Hypogean

La musique, ce n’est jamais qu’une succession de notes que l’on met harmonieusement (ou pas) les unes derrière les autres. La vraie difficulté, c’est le choix de ces notes et la façon dont on les assemble. Et ce travail fait toute la différence entre le commun des mortels et un artiste plein d’inspiration. Prenez par exemple « Arpy », le titre qui ouvre Steamdome II : The Hypogean, le tout dernier ouvrage du violoniste norvégien Ola Kvernberg. Cette suite de notes qui compose la mélodie d’ouverture est absolument diabolique, à telle enseigne que son auteur ne va pas se priver de nous la visser dans le crâne en changeant suffisamment son intensité ou sa couleur pour ne pas lasser. Musique mantra ou transcendantale, c’est comme vous voulez mais à l’arrivée vous allez la chantonner sans vous en rendre compte. Et voilà, c’est plié, vous êtes dans la nasse et avec une seule envie, celle d’y rester. Mais l’histoire d’« Arpy » ne va pas s’arrêter à son obsédante mélodie, aussi réussie soit-elle. En plein milieu, la composition change de registre et se déchaîne dans un ouragan de décibels particulièrement choquant au milieu de cette félicité. On retrouve la terre ferme un peu groggy mais finalement pas mécontent de reprendre ses esprits. Va falloir s’habituer à ce genre de climats, de passages du chaud au froid et de situations pas forcément gagnées d’avance. Tout ce que j’aime en fait. « Arpy » s’achève en reprenant le thème du début et en laissant l’archet effleurer les cordes comme savait si bien le faire notre regretté Didier Lockwood (à l’occasion, écoutez la version 2006 de sa « Ballade Irlandaise » pour vous en persuader). On passe à « The Vault » sans s’en rendre compte, si bien qu’il faut un petit moment pour reprendre la maîtrise d’une écoute qui semble échapper à tout contrôle. La volonté d’Ola Kvernberg de nous offrir un album thérapeutique pour oublier la pandémie et les autres catastrophes mondiales est en bonne voie d’atteindre son objectif.

La musique d’Ola Kvernberg entre dans une catégorie absolument indéfinissable où le jazz progressif se pare de lyrisme symphonique et d’électro mouvementée. Il avoue lui-même faire des clins-d’œil à Gustav Mahler, John Williams, Kraftwerk, Caetano Veloso ou encore Fela Kuti. Il brasse large le bougre et le mélange des genres ne lui fait pas peur. Le plus étonnant, c’est que ça fonctionne du tonnerre de dieu. Son Steamdome II : The Hypogean est peut-être l’un des meilleurs albums néo-progressif que j’ai écouté depuis très longtemps. Je repense à cette remarque très lucide de Thijs Van Leer, le chanteur flûtiste de Focus, qui qualifie le rock progressif actuel de rock régressif. Peut-être que l’avenir du prog se nomme Tigran Hamasyan, Portico Quartet ou Ola Kvernberg. Quand les gardiens du temple l’auront finalement admis, on pourra donner un joli coup de balai à des sonorités et des constructions usées jusqu’à la corde. Steven Wilson l’a bien compris et depuis longtemps. Dans sa démarche artistique, Ola Kvernberg ne se donne aucune limite ni contrainte. Il avoue construire sa musique à la manière de petites briques de Lego qu’il assemble sans but précis et avec la surprise d’aboutir à un édifice qui a de la gueule. Sa carrière a véritablement décollé en 2017 avec son projet Steamdome dont le premier volet a rencontré un joli succès auprès du public et de la critique internationale. Et ce deuxième épisode que l’on vient de quitter sur les circonvolutions de « The Vault », semble prendre à son tour, des hauteurs prometteuses. Et ce n’est pas la suite, nommée « Get Down », qui va ralentir la cadence. On se retrouve dans une sorte de grand huit souterrain où des wagonnets bringuebalants nous entraînent dans une folle dégringolade faite d’un habile dosage de rythmes électroniques et de mélodies embryonnaires. On en ressort échevelés et un peu abasourdis, comme si ce début d’album (25 minutes quand même !) nous avait complètement échappé.

Ola Kvernberg Steamdome II The Hypogean Band 1

Les trois premiers titres digérés, nous voilà en présence d’un délicieux « Carbonado » qui s’ouvre à la manière d’Alan Parsons et pour lequel le violon va jouer un premier rôle de toute beauté. C’est plus classique et empreint d’un romantisme cinématographique capable de créer de belles images polychromes. L’atmosphère est devenue respirable et le voyage sous terre (hypogée) s’éclaire de lumières attractives. Je dois m’empresser de vous dire que cet album est l’œuvre d’un groupe soudé et en parfaite communion avec son concepteur. Les équipiers s’appellent Erik Nylander, Olaf Olsen, Martin Windstad, Nikolai Hængsle, Øyvind Blomstrøm et Daniel Buner Formo, la plupart multi-instrumentistes et interchangeables. Tout ce beau monde se retrouve sur un dantesque « Hypogean » à la mélodie imparable et aux séquences de jazz particulièrement débridées. Au début le violon d’Ola est feutré, presque en sourdine pour finalement se révéler indispensable et maître des lieux. Ce titre accroche d’emblée et devient vite addictif au fur et à mesure des écoutes. Pas le temps de rêvasser, c’est sans transition que les presque quinze minutes de « Devil Worm » vont nous clouer sur place grâce à une rythmique impressionnante qui fait même penser à du Santana par moments. Le moteur ronronne et les claviers prennent des airs teutons. On est lancé à toute allure sur une séquence de film richement illustrée par une B.O. de folie, quasi envoûtante. Là aussi, c’est du très haut niveau. Mais alors, que dire de « Diamondiferous » qui clôt cet album étonnant. Dix minutes magiques, pleines de sensibilité et de symphonisme. La première partie est romantique à souhait semblable à une oasis bienvenue et reposante avant que le bolide ne redémarre, plus doucement cette fois mais avec entrain. Le violon donne tout ce qu’il a, prend des airs de Krishna Levy puis vire au sublime pour achever cette partition magnifique.

Ola Kvernberg Steamdome II The Hypogean Band 2

La scène norvégienne est d’une richesse incroyable et nous sommes de plus en plus nombreux à penser que certaines des plus belles sensations musicales se cachent aujourd’hui au fond des fjords et pas très loin du cercle polaire. Ola Kvernberg a vraiment tout pour séduire avec son approche musicale à la fois dynamique et rêveuse. Si vous aimez partir à la découverte de nouveaux talents et que le plus souvent, l’ennui ou la frustration vous submergent, alors pensez à lui ! Son parcours est déjà passionnant mais je suis convaincu que le meilleur est à venir. A suivre et à surveiller de très près.

https://www.olakvernberg.com/

 

Un commentaire

  • Pat

    Belle découverte, c’est effectivement superbe et totalement novateur à mille lieux des clichés depuis trop longtemps rabâchés . Merci Thierry

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