Nothing – Guilty Of Everything

Nothing-Guilty of Everything

Nothing. Voilà un projet musical qui pourtant m’a l’air de tout, sauf de rien. La vie fait encore bien les choses. Je suis assis dans mon salon, les lumières tamisées, au chaud à l’abri de ce début d’hiver qui était jusqu’ici sans neige (au Québec, un hiver qui n’est pas blanc est impensable), et puis je parcours les sites musicaux à la recherche du Graal, à la façon d’un pèlerin. Je ne sais pas ce que je cherche. Eh bien, en fait, je ne sais plus. Je déniche plein de trucs, je fais des découvertes surprenantes, je me surprends moi-même à apprécier certaines choses que je snobais a priori. Et puis, la musique fait tomber mes préjugés et mes barrières. La musique a ce pouvoir. Peut-être la musique serait-elle parvenue par sa seule force émotive (et ses vibrations), à faire tomber le mur de Berlin en 1989. Peut-être un jour la musique arrivera-t-elle à désamorcer les sombres esprits d’acier de nos régimes orwelliens. Peut-être faudrait-il faire jouer un disque pour refroidir les esprits lorsqu’il y a dispute. Peut-être faudrait-il remplacer tous nos satellites par des caisses de son à ondes longues et faire tourner un tube ou deux des Beatles au-dessus de la bande de Gaza (je ne sais pas pour vous, mais je ne suis jamais de mauvaise humeur lorsque j’entends les Beatles).

Enfin, sans chercher, la musique dont il est ici question m’a trouvé. Elle m’a trouvé et elle a hissé son drapeau blanc en plein cœur du no-man’s land qu’est mon propre spleen (oui, je sais, le concept est un peu forcé, mais laissez faire le poète !). Il s’agit de Guilty Of Everything, le tout premier LP du groupe Nothing, une œuvre singulière qui mélange une atmosphère légèrement The Cure au shoegaze old school de My Bloody Valentine, de Cocteau Twins, de Cloakroom et de Zero Absolu tout en donnant l’impression d’avoir effectué un retour à la bonne vieille console analogique.

Nothing-band

Tout d’abord, non, le shoegaze, comme l’indie rock et le post-rock, ne fera jamais un nombre d’adeptes équivalent à celui de Michael Jackson au temps de Thriller. Les textes typiques du shoegaze sont beaucoup trop dépressifs, beaucoup trop émotifs et poétiques, presque baudelairiens, trop défaitistes et beaucoup trop noirs pour être appréciés par tous (le EP Downward Years To Come est d’ailleurs dédié à des poètes ayant mis fin à leur jour, ce qui veut tout dire !). Et puis, la musique du genre ne fait pas non plus dans la technicité, la pop ou le rythme. On ne danse pas sur du shoegaze, à moins de se balancer au bout d’une corde (désolé pour la métaphore). Le style musical est plutôt léthargique, parfois linéaire et totalement intime. Il n’y a pas à se demander pourquoi les musiciens qui font dans le genre ont la tête entre les deux jambes, fixant leurs pédales et/ou l’horizon des salles de spectacle. Tout se passe dans la tête, dans le tourment, dans le cœur et le souvenir doux-amer.

Nothing est un exemple parfait de ce qui tient la route dans le genre. Leurs compositions sont parfaites pour accompagner des images de films ou des départs en train où l’on regarde par la fenêtre ce que l’on laisse derrière nous. Puis, on se sent flotter, on se sent quitter la réalité lourde et grise des paysages urbains pour les contrées immatérielles de nos pensées les plus refoulées (tient, le shoegaze pourrait bien être employé en psychanalyse, voilà une idée prometteuse !).

Pour ma part, je préfère généralement le rythme, l’énergie, l’ingéniosité d’un bon morceau de progressif, de metal extrême, de jazz ou de classic rock. Bref, quelque chose qui déménage ou qui titille ma cervelle. Or, le groupe de Philadelphie titille les sentiments, pas l’intellect. Tout ça se passe à un autre niveau. Les chansons « Somersault » et « B & E » en particulier, laissent une trace sur l’âme. Les effets de pédales, la voix presque spectrale de Dominic Palermo, la guitare hallucinée et nébuleuse de Brandon Setta et l’atmosphère de nuits londoniennes qui s’y trouvent s’infiltrent doucement en nous comme une fumée à travers une lézarde. Certains morceaux, plus rythmés tels que « Bent Nail » et « Get Well », s’approchent davantage d’un rock indie que les fans d’Arcade Fire et Sonic Youth seraient susceptibles d’apprécier. Dans un cas comme dans l’autre, on se laisse prendre au jeu.

Bien sûr, Nothing ne fait pas une musique parfaite pour toutes les occasions. Si vous avez le cafard, je vous conseille d’éviter. Vous ne feriez que rêver au rasoir et avoir cette envie de discuter avec Cobain, Winehouse, Morrison et Joplin. Cependant, dans d’autres circonstances, je vous invite à en griller une, de tamiser l’éclairage et de vous préparer une petite coupe de vin, en tête-à-tête avec vous-même. Je vous quitte sur ces mots, je crois que c’est ce que je vais continuer à faire (la clope en moins).

Dany Larrivée

https://wearenothing.bandcamp.com/

Note : La discographie du groupe comprend également les albums Suns And Lovers (EP, 2012 limité à 300 copies sur vinyles 12’) et Downward Years To Come (EP, 2012).

Chronique parue simultanément chez Clair & Obscur (France) et Daily Rock (Québec)

Guilty Of Everything
Nothing
2014
Relapse Records

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