Lucas Giorgini – A Murder Collection

Lucas Giorgini - A Murder Collection

Lucas Giorgini est un jeune musicien plein d’avenir, qui ne renie pas le passé pour autant. Son premier album studio sur son propre label Omega Productions est un hommage direct à des compositeurs mythiques (Ennio Morricone, John Carpenter…) et à un genre qu’il vénère : la BO de séries B d’horreur des sixties/seventies, notamment italiennes. Si Lucas Giorgini est multi-instrumentiste, son album est avant tout dominé par les rythmes et les claviers, affichant clairement les couleurs et les timbres d’une passion pour les machines et les sons vintage : Moog, Mellotron, CMI Fairlight, ARP 2600, Prophet.

Tout cela donne A Murder Collection, « fausse » BO d’horreur sur un scénario sanglant, le parcours de Sergio Paganini, un immonde serial killer en cavale pour régler ses comptes et se venger. Ne cherchez pas, on vous dit que le film n’existe pas… mais il a une BO ! Un concept insolite illustré par une vingtaine de morceaux d’une à huit minutes offrant toute la palette des sons, gimmicks et codes sonores associé au film d’horreur ou au polar très noir et sanglant. Sons très vintage, bien gros et granuleux, séquences et sons analogiques que l’on n’entend plus guère de nos jours, à moins de se replonger dans sa collection de vieux Schulze ou de reprendre une bouffée d’Oxygene 1, 2 ou 3.

Lucas Giorgini - Band

Le résultat sonne comme une BO inédite de Giorgio Moroder ou du Tangerine Dream des 80’s, période Exit ou Thief (donc plus vraiment très « expérimental », mais plutôt électro), sur des titres comme « Escape From The Peep Show », « The Night », « Where Do We Go Now », voire, sur « Runaway » ou « Carnage At The Office », le Tangerine des seventies hanté et rythmé par les séquenceurs – celui du tropical Sorcerer de William Friedkin. Sans oublier une pincée de l’électro vintage de Cerrone. Vintage, le mot est lâché, et tous ces morceaux permettent de se ré-immerger dans cette époque que les plus jeunes d’entre nous n’ont pas vécue (ni entendue sur 33 tours vinyle), mais qui influence encore largement leurs playlists… ainsi que les BO des films qu’ils aiment ; disons les thrillers les plus sombres.

Vu le concept dark/horror urbain très noir, les tonalités mineures sont omniprésentes (« The Last Victim ») et rappellent bien sûr les BO de Dario Argento (celle de Suspiria par Goblin) ou de formations gothic/prog inspirées de Goblin. Le ton electronica est ici assez systématique, souvent inspiré du versant rythmique de la Berlin School, c’est-à-dire sans la dimension jazz-rock à la Return to Fovever ou rock-prog de Goblin, ni l’ambient ou dark ambient plus tardif sur ce type de BO. On est plus proche du Moroder rythmé de Midnight Express (dans des gammes mineures bien plus dark donc assez peu dancefloor, avec ici et là un « vrai » son de batterie, au lieu des séquenceurs). Pour planter sans ambiguïté le décor vintage et souligner l’horreur censée s’étaler à l’écran (on fermera les yeux pour imaginer les scènes), un long et sinistre chorus de mellotron strings en mode mineur nous accompagne lors de la visite des lieux du crime, sur « Carnage At The Office ».

Le principe de la fausse BO est une excuse (plutôt géniale) pour faire passer les morceaux parfois très courts et les ambiances diverses, tout en pouvant revendiquer un vrai/faux concept unifiant le tout, ici celui de la (fausse) BO. Cela va jusqu’aux bonus tracks en fin d’album, versions de travail, maquettes/démos non retenues et variantes d’un même titre (« The Night » et son refrain entêtant, presque romantique), comme pour parfaire le travail de faussaire en BO, un terme à prendre ici dans son sens le plus noble, celui d’un imitateur motivé avant tout par l’hommage. Et si ces reprises surprennent, on se souviendra qu’elles sont monnaie courante en jazz (alternate takes) et dans les plages bonus et demo ajoutées à nombre de rééditions et autres remasters de LP pop rock, autorisées par les 80 minutes d’un CD, au lieu des 40 à 50 du LP originel. Si celui-ci de film n’existe donc pas, tout concourt à nous faire croire le contraire… y compris la mention légale « X Mature Content » destinée aux mineurs et au public sensible. Tout, hormis la bannière placée en sous-titre dévoilant la vérité sous une forme à peine cryptée : « Who knows the truth about this movie? No actors, no casting. Just Murders ». Voilà, vous n’avez plus d’excuse, vous êtes prévenus.

Le format CD digipack est bien sûr un peu à la peine pour un visuel taillé sur mesure pour les 30 centimètres (carrés…) d’un LP. Un superbe objet rétro, tant côté pile que côté face avec son artwork classieux et aussi vintage que la musique qu’il contient. On a même droit à la mention « Stéréo » à l’ancienne à l’angle de la pochette cartonnée. Comme autrefois, et comme un vrai, on vous le redit.

A l’exception de Jarre (à une échelle plus planétaire) ou de quelques groupes de prog oldschool genre Änglagård, les retours au hardware et à l’esthétique vintage des seventies se font suffisamment rares de nos jours pour ne pas bouder notre plaisir. Et le parti-pris du fake assumé (fausse BO, mais vraie musique !) constitue en soi un authentique bonus en termes d’originalité et d’hommage à la fois. Le grand écart, en somme, relevé avec intelligence et humour (j’allais oublier le talent !) par un musicien dont on attend avec anxiété le prochain crime. Nouveau faux et usage de faux en vue ? Crime sanglant ? Why not un faux-vrai album inédit du Pink Floyd ou du regretté Rick Wright (dont Lucas Giorgini est aussi un grand fan) ? Tout est possible, avec un tel artiste criminel aux « faux-airs » de génie.

CD et LP sont en série limitée à 500 exemplaires. Alors un conseil : ne tardez pas trop, si l’horreur en BO et le « retour dans le passé » vous attirent. Vos nuits et vos cauchemars en seront transformés.

Jean-Michel Calvez

https://theomegaproductions-lucasgiorgini.bandcamp.com/

 

A Murder Collection
Lucas Giorgini
Omega Productions
2017

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