Iamthemorning – Lighthouse

iamthemornng-lighthouse

L’univers pop folk prog comporte de nombreuses perles borderline (« inclassables », en bon français). Avec ce nom insolite et crypté qui cache bien son jeu (et surtout, son origine), Iamthemorning en fait partie. Iamthemorning c’est Gleb Kolyadin et Mariana Semkina, duo russe de formation classique, une sorte de version réduite de Caprice (label Prikosnovenie), autre formation russe devenue bien trop discrète en France malgré la grande qualité de ses productions heavenly. Comme chez Caprice, ambiances et instruments issus du classique (piano, violoncelle, ensemble à cordes, harpe, flute, clarinette, trompette…) imprègnent les deux opus de Iamthemorning, qui gardent cependant une dominante pop/folk/heavenly, flirtant même sur certains titres avec un metal prog atmosphérique à la Anathema.

Bref, les deux jeunes musiciens ont cuisiné un savant et superbe mélange dans le même pot avec de nombreux ingrédients que l’on aurait cru non-miscibles, rappelant parfois de façon frappante la richesse instrumentale et harmonique des albums les plus léchés de Kate Bush, période Lionheart ou Never For Ever. Dès le premier album Belighted (Kscope, 2014), la similarité d’ambiance de certains titres avec la Kate Bush la plus romantique ne peuvent qu’attirer les fans de la diva, la voix et la diction de Mariana s’en approchant de façon confondante sur ses ballades folk accompagnées au piano. On pense aussi à de nouvelles voix pop/folk, Emily Jane White ou Joanna Newsom qui ont ouvert le spectre des possibilités harmoniques par la sophistication absolue de leurs arrangements et de leur instrumentation, vis-à-vis des premières heures du folk, à l’image de Joni Mitchell, Rickie Lee Jones, etc., s’ouvrant à toutes les influences pour enrichir leur style et éviter la voie toute tracée – faudrait-il dire l’ornière ? – d’un folk traditionnel trop enraciné.

iamthemorning-band

Au final, les envolées metal prog des titres plus musclés ne jurent pas tant que ça, la somme et la diversité de ses parties rendant cet album plus inclassable encore, à l’image du magnifique et gothico-romantique Rust (le premier album solo de Kristoffer Gildenlöw, en rupture de Pain of Salvation). On notera une rythmique assurée par Gavin Harrison (batterie) et Colin Edwin (basse), tous deux issus de Porcupine Tree, de la même écurie Kscope (voilà d’où vient la touche prog metal ?). Sans oublier la participation de Mariusz Duda (Riverside, un autre reflet métallique) pour un duo vocal de rêve avec Mariana sur le « titre-phare » « Lighthouse » (bien trop tentant, inévitable, ce jeu de mots lumineux…). Lighthouse, c’est donc un patchwork réussi, aux influences à chercher tant dans la musique classique russe romantique de la fin du dix-huitième siècle que dans un dark pop folk mâtiné d’une pincée de world music à la Loreena McKennitt (plus européenne de l’est qu’irlandaise, ici), dorée au métal fin.

Avec son digipack lui aussi insolite et ambigu, l’image faussement naïve d’un phare fragile sur le point de se faire engloutir par une vague géante, Lighthouse est conçu sur le thème bien sombre et bien glauque de la maladie mentale – ce qui ne le rend nullement déprimant pour autant. Par ses harmonies décalées d’un Art Déco à la Kurt Weill, « Libretto Horror » laisse certes apparaître le malaise inhérent à sa thématique, et de même la mélopée sous hypnose de « Sleeping Pills ». À l’opposé, l’instrumental final « Post scriptum » est d’une beauté à couper le souffle avec son thème rédempteur à la mélodie entêtante, tournoyante et addictive, à tel point que la brièveté frustrante de ses 2 minutes 44 nous laisse sur le flanc, frémissants, déjà prêts à remettre l’album sur sa platine émus aux larmes par les débordements romantiques somptueux de son thème néoclassique élégiaque, digne d’une valse de Shostakovitch.

Lighthouse est à lui seul une maladie mentale, une addiction véritable, un phare dans la nuit. À peine a-t-on fini d’écouter l’album que certains airs nous hantent (dont le tout dernier, imparable), et qu’on a encore besoin de lui – ou envie, on ne sait pas trop… mais tout de suite, on n’y résiste pas.

Jean-Michel Calvez

http://iamthemorning.com

https://iamthemorningband.bandcamp.com

http://www.kscopemusic.com/artists/iamthemorning

 

Lighthouse
Iamthemorning
2016
Kscope Music

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *