Hommage à Chris Cornell

Nothing Left To Say But Goodbye : hommage à Chris Cornell (1964-2017)

La voix de Chris Cornell a bercé mon adolescence. Qui, ayant traversé cette phase en plein cœur des années 90, ne connaît pas Nirvana, Pearl Jam, Alice In Chains, Stone Temple Pilots et Soundgarden ? De ce quintet aux origines du grunge (je dirais plutôt ‘alternatif’), ne restent plus que quelques relents. Nirvana est disparu avec la mort de Cobain en 1994, Pearl Jam est essoufflé bien que toujours en vie, Alice In Chains connaît un renouveau bien que la formation ait perdu l’incomparable Layne Staley en 2002, Stone Temple Pilots a connu un long temps d’arrêt entre 2002 et 2008 avant que sonne le glas pour son chanteur Scott Weiland en 2015, alors que Soundgarden vient de perdre son pilier central dans la nuit du 17 mai 2017. Nous venons de traverser deux tristes décennies pour la « Seattle wave », en somme. Ne reste qu’Eddie Vedder pour témoigner de cette époque pourtant pas si éloignée.

Mais Cornell, c’est bien plus que les airs grunge de Soundgarden, ses guitares à l’envolée, cette distorsion contrôlée, cette voix rauque qui chantait autrefois « Black hole sun, won’t you come, and wash away the rain… » et nous rappelait la déprime et le « no future » des X que nous sommes avec « Fell On Black Days » ou « Just Like Suicide »… Cornell, c’est également l’énergie et la voix qui émergent avec puissance et fulguration, la voix des dynamiques « Show Me How To Live » et « Cochise », des airs planants de « I Am The Highway », « Wide Awake », « Bones Of Birds » et « What You Are », des ballades passionnées telles que « Billie Jean » et « You Know My Name » dont le titre figure sur la trame sonore Casino Royale (2006), l’un des remarquables volets de la franchise James Bond.

Et bien que l’on reconnaisse Cornell comme l’un des piliers de la musique alternative des 90s (et pour cause), on ne se rendra jamais assez compte de son apport à la musique rock. Qui se souvient, sinon les fans de la première heure, de sa présence au sein de Temple Of The Dog, ce projet musical en hommage au chanteur Andrew Wood, ami et colocataire de Cornell à l’époque. Pour la petite histoire, c’est également cette formation qui pavera la voie à Pearl Jam dont Stone Gossard et Jeff Ament font partie, après que ceux-ci aient joué ensemble dans le groupe Mother Love Bone, un autre projet qui forgera la future bande de Vedder et compagnie (à noter que Matt Cameron de Soundgarden et Eddie Vedder collaboreront également à cet album hommage paru en 1991).

Ce qu’il faut également souligner, c’est la présence de Cornell et de la bande de Soundgarden en plein cœur d’un momentum historique. On se souvient que Nirvana donnait l’une de ses premières prestations en mars 1988 alors que Soundgarden lançait Ultramega OK, son premier LP, en octobre de la même année ! Un peu plus tard, on retrouvera la formation sous la bannière Sub Pop, le fameux label qui donnera sa chance au trio de Nirvana et à quelques icônes de la musique underground américaine (quel hasard !). Comme quoi, les grands esprits se rencontrent ! On assiste alors à la naissance d’un son, un son hybride comportant des éléments du punk hardcore, du metal et du rock, sans réelle fixation sur un genre ou l’autre. On explore, on esquisse une nouvelle façon d’exprimer la fougue et la hargne d’une jeunesse dégoûtée par le hair metal, le machisme américain, la pop grossière et la pub tapageuse (on se demande même pourquoi le grunge ne refait pas surface, tant son contexte et sa nécessité nous semblent encore actuels).

Mais enfin… on pourrait bien écrire une monographie sur cette période troublée et révolutionnaire de la musique rock (une bien belle brique en perspective). On peut en revanche affirmer que la musique ne sera plus jamais pareille par la suite. On crache sur les Mötley Crue, Twisted Sister, David Lee Roth et autres héros du heavy metal arborant la tignasse saturée de fixatif (coïncidence peut-être, c’est à cette même période que l’on pense à interdire l’usage des CFC contenus dans les bombes aérosol !). On accepte le low-fi, le son saturé, la crasse, la friture hertzienne, les notes discordantes, les airs qu’il faut écouter trois ou quatre fois avant d’apprécier pleinement les voix enrouées et pas toujours justes et les guitares miaulantes dont quelques-uns d’entre nous sont encore friands. J’estime pour ma part que le portrait du rock changera pour toujours de visage au moment où paraissent des albums aussi célèbres et monumentaux tels que Nevermind de Nirvana (1991), Core de Stone Temple Pilots (1992), Piece Of Cake de Mudhoney (1992) et Superunknown de Soundgarden(1994). En cela, Chris Cornell ne peut que se mériter une place de haut rang dans le panthéon du rock. D’ailleurs, qui ne connaît pas ou ne sait pas apprécier un petit « Black Hole Sun » bien tassé ?! Et, note au passage : si vous voulez revivre le frisson Soundgarden, je vous conseille fortement de faire une petite incursion dans l’univers de Black Market Radio, un projet éphémère auquel a participé Peter Cornell, le frère de Chris, le temps d’un seul album (Suicide Parlor, 2006) ; on jurerait même entendre le Cornell original tant leur registre vocal est similaire !

Et en grand explorateur musical, Chris cumule quelques expériences hors du commun, notamment sa participation au projet Audioslave. Formation inattendue comprenant les membres de Rage Against The Machine (sans Zach de la Rocha qui vient tout juste de quitter le groupe) et Cornell à la voix, Audioslave remportera un succès planétaire. Or, qui aurait soupçonné qu’un groupe comprenant la guitare jazzée et funky de Tom Morello, la basse de Tim Commerford (elle aussi très funky à l’origine), la batterie de Brad Wilk et la voix tantôt radiophonique tantôt grunge de Chris Cornell feraient si bon ménage ? Eh bien, la combinaison est pourtant gagnante. Au cours de sa brève existence, de 2001 à 2007, la formation Audioslave a accumulé les succès et atteint pour son premier album, la 7e place au Billboard 200 dès la première semaine de sortie pour devenir triple platine en 2006 ! Et c’est sur trois albums que se poursuit la lancée du groupe, sans essoufflement, sans cesse se renouvelant. On regrettera même que des divergences musicales entre les musiciens et les carrières solos de Morello et Cornell aient participé à la fin de cette brillante odyssée !

En revanche, on se réjouira de la parution de Carry On (2007), le second album solo de Cornell. D’entrée de jeu, on se fait jeter à la gueule un énergique et dynamique « No Such Thing As Nothing » qui nous rappelle que l’artiste possède une voix hors du commun, une voix possédant sa texture, son intensité, sa passion et sa fragilité (fragilité qu’on lui reconnaîtra d’ailleurs dans l’album acoustique live Songbook, un incontournable pour les amateurs de folk et de musiques sensibles et poignantes). On regrettera donc la verve et l’effervescence d’Audioslave, tout en profitant de l’énergie sensible de Chris Cornell en solo. Comme le dirait Lavoisier s’il était fan de Cornell : « Rien ne se perd, rien ne se crée, toute sa musique nous transporte ! »

On compte également dans la discographie de l’artiste un tas de collaborations, notamment avec ses contemporains d’Alice In Chains (« Right Turn » sur le EP Sap, 1992), avec le célèbre Alice Cooper (« Stolen Prayer » et « Unholy War » sur The Last Temptation, 1994), avec Slash (« Promise » sur l’album éponyme, 2010) et la star latine Santana (un cover de «Whole Lotta Love » parue sur Guitar Heaven, 2010). On peut affirmer sans crainte que Cornell n’a pas chômé de son vivant. Nous avons pu profiter de cette superbe voix, de ce cœur expressif qui déversaient dans notre oreille beautés, émotions brutes, images sombres, des mondes intimes et intérieurs !

Sur ces mots, je voudrais tout simplement dire à ce cher Chris, à mon idole de jeunesse et d’âge adulte : « Nothing Left To Say But Goodbye ». Et pour vous, lecteurs, je vous suggère fortement de lire la chronique du dernier album solo de l’artiste écrite par mon collègue Lucas (suivre ce lien). Chris, tu nous manqueras, mais nous nous souviendrons toujours de toi, de tes mots, de ta voix, maintenant celle d’un ange, d’une étoile ou d’un souffle (dépendamment des croyances).

Dann ‘the djentle giant’

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