Genesis – les origines de l’album The Lamb Lies Down On Broadway

 Genesis – Les origines de l’album The Lamb Lies Down on Broadway (1974)

Tous les groupes se sont posé la question : on vient de sortir un album, quel sera le prochain ? Il y a généralement trois types de réponse à cette interrogation : on évolue dans la même veine, on change un peu voire pas mal ou on change tout. Sauf que là nous parlons de The Lamb Lies Down on Broadway, le successeur de Selling England by the Pound. Et la différence de thème, de ton et d’intensité est tellement radicale qu’elle ne manque pas d’étonner, comme si les deux opus n’émanaient pas du même groupe. En fait, c’est un peu ça. Le Genesis de The Lamb ne fut pas celui de Selling. La différence ? Celui de Selling était uni, soudé, confiant dans son avenir. Alors que celui de The Lamb fut fracturé, opposé et conscient qu’il s’agissait là du dernier opus d’une époque. Mais cela n’explique pas tout. Comment passe-t-on d’un album simple et varié à un album double et basé sur un seul et même concept ? Sans compter la noirceur stupéfiante, surprenante et soudaine de The Lamb en comparaison avec Selling !

Que s’était-il donc passé de si considérable ? C’est Peter Gabriel qui commençait à vouloir voir si pour lui l’herbe n’était pas plus verte ailleurs. Et pas que dans le domaine musical. En fait, c’est même le cinéma qui intéresse alors plus Peter Gabriel. Bon, il s’est toujours intéressé au cinéma. Mais là, il a envie de faire son film, ça le démange. Le problème est qu’il ne connaît pas le milieu du cinéma. Et qu’il est aussi parfaitement averti qu’on ne devient pas comme ça un réalisateur, que ça ne s’improvise pas. Alors voilà, il y a un compromis possible. Qu’il écrive lui le scénario et les dialogues et que le reste des membres de Genesis matérialise le film imaginaire sous la forme d’un double-album. L’histoire, certainement très privée, ne dit pas comment Peter Gabriel a réussi à faire accepter la chose à ses compagnons de groupe, mais le fait est certain, il a su trouver les arguments. Etait-ce le côté audacieux, grandiose et novateur du projet ? Etait-ce parce que les autres n’avaient pas mieux à proposer ? Sûrement un peu des deux. A ceci près que Peter Gabriel n’a dû exposer à ses compagnons qu’un vague projet et qu’ils n’ont dû se rendre compte de l’ampleur et de la noirceur de celui-ci que très progressivement. Ça a dû quand même pas mal les secouer quand ils ont commencé à comprendre dans quoi Peter Gabriel les avait embarqués ! Mais bon, je suppose qu’ils ont dû se dire qu’il était trop tard pour reculer et qu’ils devaient désormais faire au mieux pour que le double-album soit un nouveau chef-d’oeuvre.

De fait, il n’est pas difficile dans ces conditions de considérer The Lamb comme une sorte d’album solo de Peter Gabriel avec, comme musiciens associés, les autres membres de Genesis. Ok, là, je pousse le bouchon un peu loin, je dois l’admettre. Il n’y a pas eu de coup d’état, d’injonctions ou de menaces pour que l’idée de Peter Gabriel s’impose. Seulement, d’un autre côté, il faut bien se rappeler que The Lamb s’est fait avec Peter Gabriel bossant sur son projet séparément des autres membres de Genesis travaillant sur les musiques. C’est juste, avec quelques mois d’avance, la situation qui existera au sortir du double-album, Peter Gabriel seul sans Genesis et un nouveau Genesis sans Peter Gabriel. Même si la séparation n’était pas encore consommée ni même annoncée, on imagine aisément que faire un double-opus dans de telles conditions n’a pas dû être simple ni bien vécu. Et pourtant, c’est bien un chef-d’oeuvre qui a vu le jour. C’est là où le talent et la maturité d’esprit de tous les membres de Genesis se sont avérés admirables, extraordinaires. D’autres groupes sous cette incroyable tension auraient explosé en vol alors que Genesis en a fait un double-album de légende. Chapeau bas les gars !

Venons-en au thème de l’album, qui explore à fond les sombres recoins de la psyché humaine, l’histoire grandiose, ébouriffante et dantesque de Rael, un Portoricain des rues chaudes de New York qui va littéralement traverser l’Enfer avant de devenir son vrai lui-même, Real. Mais, au fait, ça vient d’où tout ça ? Ok, Peter Gabriel nous avait déjà habitués à des thèmes de chansons plutôt hallucinés et superlatifs, du genre « The Knife », « Watchers of the Sky », « Get ‘Em Out by Friday », sans compter le roi absolu du genre, « Supper’s Ready ». Donc, d’accord, Peter Gabriel était déjà un récidiviste patenté. Cependant, de là à jeter à la face du monde un double-album aussi torturé, obscur et complexe que The Lamb, il y a une marge qui ressemble carrément à un canyon. Alors, quelle est l’explication ?

Peter Gabriel était tombé raide dingue amoureux d’un film assez méconnu, mais adulé à l’extrême par une frange nanoscopique mais ultra-fervente de cinéphiles. Quel film ? El Topo, un western métaphysique de 1970 d’Alejandro Jodorowsky. A priori, on ne voit pas le rapport entre l’Agneau et la Taupe, pardon, entre The Lamb et El Topo, et plus précisément entre l’histoire d’un Portoricain de New York qui recherche son frère à travers un véritable Enfer et ce western dont le héros, d’abord justicier impitoyable, devient massivement assassin. Sauf à avoir vu le film, magique, magnétique, initiatique, inclassable et totalement hors norme. Et à connaître aussi la personnalité et l’ensemble pléthorique de l’oeuvre d’Alejandro Jodorowsky, notamment dans le domaine du fantastique, de la science-fiction et de l’ésotérisme.

Je m’arrête là, me contentant d’avoir donné la clé. Car explorer les rapports entre The Lamb et El Topo nous entraînerait trop loin. J’ajoute simplement que Peter Gabriel s’est rapproché d’Alejandro Jodorowsky, lui ayant proposé de réaliser un film à partir de The Lamb. Le projet est allé loin mais n’a finalement pas abouti à cause, entre autres, de différends sur le scénario. Et il est probable que Peter Gabriel himself aurait endossé le rôle de Rael. Quelque part il est dommage que The Lamb ne soit pas devenu un film. The Wall est devenu un film, ainsi que Tommy, Quadrophenia et j’en oublie. En même temps, c’est une chance. Ainsi chacun peut faire de The Lamb son film personnel en se basant sur son propre imaginaire, et il y a franchement de quoi faire !

Frederic Gerchambeau

http://www.genesis-music.com

 

The Lamb Lies Down On Broadway
Genesis
Atco Records
1974

Un commentaire

  • Mathieu

    Lorsque le groupe s’est réuni après la tournée de Selling England by the Pound, Peter a amené son projet de The lamb et il a été en concurrence avec un projet de Mike Rutherford qui voulait adapté le Petit Prince de St Exupéry.

    Il faut aussi noter le contexte familiale difficile de Peter Gabriel lors de l’enregistrement de l’album avec la naissance de son premier enfant (la fin de grossesse et l’accouchement ne se sont pas passés aussi facilement qu’espérés).

    En même temps, on pourrait en raconter tellement d’anecdotes sur cet album !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *