Artifex Pereo – Time In Place

Artifex Pereo-Time in place

Bon, dans cinq jours, c’est Noël. On ne parlera pas ici de musique traditionnelle, d’albums de crooners ou d’autres puérilités du genre. Moi, ça m’emmerde ferme (ça me rend même foutrement agressif). Je ne crois pas être seul dans cette situation. Je partagerai donc avec vous quelque chose de beaucoup plus senti, quelque chose de plus authentique que les sempiternelles mièvreries qui sentent le sapin en plastique, la fausse neige en cannette et le parfum à deux sous que portent ces oncles et tantes que l’on ne voit qu’à cette occasion.

En cette fin d’année, je suis tombé sur un filon plutôt intéressant. Après avoir arpenté les territoires relativement étendus du djent, du deathcore et du metalcore, j’ai décidé de prendre une pause. Ce qui me semble bon et singulier dans le genre m’est déjà tombé dessus. Le reste m’intéresse plus ou moins. Mais à force de recherche, je suis arrivé à un nouveau carrefour. J’ai découvert le post-hardcore, un genre qui se situe entre l’alternatif le plus générique et le progressif expérimental, entre un genre de djent et de hardcore auquel on a enlevé les serres et les crocs.

ArtifexPereo-Band

D’une part, les airs principaux d’une pièce de post-hardcore typique donnent dans un genre alternatif, voire indie rock. On ne s’extasie pas devant ce genre de mélodie a priori. C’est bien, mais sans plus. Cela n’est pas tellement époustouflant et cela se consomme comme un petit pain chaud : pas besoin d’être mélomane pour apprécier cet aspect du post-hardcore pas plus qu’il faille être un fin gastronome pour apprécier une brioche tout juste sortie du four ! Or, allié à des airs parfois djent où les basses et le bass-drum sont syncopés et très présents, l’aspect alternatif et « para-progressif » du genre gagne en saveur. Finalement, lorsque le chanteur de post-hardcore se lance dans une salve de cris après avoir exploité un chant clair et légèrement aigu typique du indie rock anglais, on se dit : « pardi, c’est pas mal tout ça ! ». C’est comme ça que je suis tombé en amour avec ce genre amalgamé et encore mal défini.

Certains parmi les mélomanes me diront : « mais Dany, cette musique est presque pop à certains égards, pourquoi perds-tu ton temps à chroniquer pareille musique ? ». J’aimerais répondre d’emblée à la question non pas avec une réponse en un mot, mais une réponse en un article. Dans ce cas-ci, mille mots vaudront une image. Eh bien, tout d’abord, le post-hardcore m’intéresse parce que le genre exploite une émotivité et une énergie remarquables. Puis, les musiciens qui font dans le post-hardcore ont un talent fou. Il n’y a aucune linéarité dans le jeu d’un guitariste ou d’un batteur de post-hardcore. Et finalement, j’admire ceux qui font preuve d’intensité sans avoir à massacrer leur batterie ou à mettre le volume du « gain » de leur amplificateur au maximum (pas que je déteste le metal extrême, bien au contraire, j’ai moi-même donné dans le black metal et ma collection en comporte tout un lot). La prouesse de manifester une énergie débordante sans user de violence est d’autant plus remarquable lorsque l’on prend le temps d’écouter dans le détail et qu’on réalise que rares sont les passages où on discerne un soupçon de distorsion ! Et ça « rock » malgré ça, comme on dit chez moi au Québec.

Les mecs d’Artifex Pereo procèdent ainsi. Bien sûr, il ne sont pas les seuls. Des formations post-hardcore fort intéressantes telles que Eidola, Stolas, Circa Survive, Ghost Atlas, Saosin, Sianvar, Night Verse, Hail The Sun, Secret & Whisper, Hardvard et Children Of Nova partagent cette énergie et cette sensibilité caractéristiques de cette école émergeante. Toutefois, puisqu’il nous faut commencer quelque part, j’ai décidé de vous présenter Time In place, un disque très accessible susceptible de vous sensibiliser et vous introduire au genre musical.

Pour la petite histoire, Artifex Pereo est en un sextuor américain fondé en 2009 par Evan Redmond, ancien chanteur du groupe. La formation originaire du Kentucky, dont le nom signifie en latin : « l’artiste en moi périe » (tiré de l’aphorisme « Qualis artifex pereo », les dernières paroles supposée de Néron avant de se suicider), en est à son troisième disque. Or, Time In Place est le premier album produit et distribué par le label Tooth & Nail, contrairement aux disques Am I Invisible ? (EP, 2009) et Ailments & Antidotes (LP, 2011) qui sont deux autoproductions de début de carrière.

Que penser de ce premier album intronisé par le marché officiel ? Eh bien, de bonnes choses. À commencer par le côté impeccable de la production, aspect légèrement lacunaire dans le EP de 2009, mais de calibre comparable à l’autoproduction de 2011 (mon album préféré du groupe). La basse et la batterie, génératrices de délicieuses polyrythmies, y sont balancées et masterisées à la perfection. De quoi rendre jaloux bien des formations de la relève musicale. Et puis, la guitare étoffée de Jamie Davis est mise de l’avant, proposant des torrents d’arpèges et d’agrégats, ces notes a priori dissonantes qui pourtant, une fois mêlés aux accords rythmiques de Jordan Haynes et aux lignes de basse d’Eugene Barker, prennent tout leur sens (c’est d’ailleurs cette déconstruction et cette étrange mathématique qui lie le post-hardcore à la musique progressive). Vient ensuite les prouesses vocales de Lucas Worley, dont la nouvelle voix vient orchestrer l’ensemble d’une main de maître (on a même, à certains égards, une impression de réminiscence qui nous renvoie au groupe ontarien Billy Talent avec la guitare de Ian D’Sa et la voix nasillarde mais très authentique de Ben Kowalewiczk).

Dans l’ensemble, cet album me plait. Cependant, je ne le qualifierais pas de parfait, car bien que certaines pièces telles que « Hands Of Penance », » Laugh & The World Laugh With You », « The Straight & The Winding Way » et « Cut Sign » me plaisent énormément de par leur dynamisme contagieux et leur air totalement enlevants, des bombes rock telles que « The Baker Act », « Deadweight » et « Suburbanite Sprawl » (trois morceaux figurant sur l’album indépendant Ailments & Antidotes) semblent manquer au dernier opus. Cela dit, Time In Place est une oeuvre  remarquable dont l’escale dans mes oreilles s’est finalement soldée par une programmation de mise en boucle sur mon précieux iPod.

Si cet album vous a plu, je vous invite  à suivre mes prochaines chroniques puisque je prévois réaliser un papier sur l’album Wake de Hail Of The Sun, un bijou du post-hardcore. D’ici là, chers curieux, amis lecteurs et collègues, je vous souhaite de joyeuses fêtes et une année 2016 plus prospère et moins sombre que 2015. Parce que comme le dit le slogan de L’Oréal: « nous le valons bien ».

Dany Larrivée

https://www.facebook.com/artifexpereo

Note : étrangement les disques Am I Invisible (EP, 2009) et Time In Place (LP, 2014) sont disponibles sur iTunes, mais ne le sont pas sur Bandcamp qui ne comprend que l’album Ailments & Antidotes (LP, 2011). Il vous faudra donc encourager la grosse machine Apple plutôt que d’encourager le groupe directement. Mais bon, tant que vous ne piratez pas leur musique, vous leur donner un coup de pouce… c’est ce qui compte !

Chronique parue simultanément chez Clair & Obscur (France) et Daily Rock (Québec)

Time In Place
Artifex Pereo
2014
Tooth & Nail Records

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