Arkan – Kelem

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Après nous avoir présenté le délicat Sofia en 2014, un album mélodique dominé par le chant féminin, voilà qu’on nous présente un album plus brut, plus lourd et entièrement masculin. Quelques fans en retard sur l’information constateront à l’écoute que Sarah Layssac ne fait plus partie de la formation. Elle est remplacée par le chanteur Manuel Munoz, un ex comparse de The Old Dead Tree, au courant de l’année 2015.

Décidément, la formation française donne dans le changement ces derniers temps. Non seulement la voix de Sarah s’est-elle envolée (parce que la chanteuse a décidé de se consacrer davantage à sa carrière de comédienne), mais la collaboration avec le label Season Of Mist vient d’être rompue au profit d’une alliance avec Overpowered Records, une jeune maison de disques visiblement axée sur les rééditions de disques cultes (on y trouve notamment des « re-issues » des groupes deathcore Absurdity et Crusher, quelques galettes épiques parmi les classiques de Moonspell, Black Label Society, Sup et A Farewell to Dawn). Pourquoi ce changement de cap ? Parce qu’Arkan avait visiblement besoin de changement. Mais cela ne semble pas avoir porté préjudice au groupe français pour autant. J’estime que l’effet est plutôt contraire…

Kelem, le cinquième opus de la formation metal, s’aiguille sur de nouveaux rails. Il est fort différent de ce que le groupe nous a offert depuis. Il est parfois lourd à certaines occasions, mais il est beaucoup plus harmonique dans son ensemble. Tout cela parce que les parties vocales de Munoz possèdent le dynamisme que l’on retrouve dans les genres metalcore et nu metal. Personnellement, j’adore cette formule. Et pour qui aime le metal où alternent les voix clean et le growl, Kelem saura vous rejoindre. La voix de Munoz est puissante, comme l’est celle des psalmodistes chantant la prière au sommet des minarets. Peut-être cette nouvelle mouture irritera les amateurs du Arkan plus classique, le Arkan extrêmement lourd et guttural calmé périodiquement par le chant très sensuel de Sarah, ce même chant qui donnait à cette musique son parfum provenant des marchés aux épices, cette chaleur émanant entre les dunes de sable et créant dans l’air chaud du désert une ondulation de l’horizon. Il est possible que ces fans ne suivent pas la mouvance. Et je leur répondrai par un désinvolte : tant pis !

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Les pistes « Kafir » et « Nour » nous livrent une facette jusque là inconnue d’Arkan, une facette plus commerciale. Non… plus accessible (le terme serait mieux choisi). On y entend des airs potentiellement radiophoniques, pouvant être convertis en trame sonore pour un film. Les voix changent réellement la donne. On passe du metal extrême plus sélect du passé à ce metal actuel simplifié qui puise ses sources du nu metal de la fin des années 1990/début 2000, un metal efficace qui rejoint un peu tout le monde.

« Or, chassez le naturel et il revient au galop », dit l’adage. Arkan revient lui-même avec « The Call ». Introduit par quelques mesures de oud, une signature garante des standards de qualité arkanesque, la pièce nous jette à la gueule un growl provenant des profondeurs comme au bout vieux temps. Et le groupe récidive plus tard avec « As A Slave ». On reconnaît là le Arkan du temps de Hilal et de Salam. Et cela fait du bien, quelques instants. Pas que la nouvelle mouture soit déplaisante, bien au contraire.

Là où je suis totalement stupéfait, c’est à partir de la piste 4. Wow, qui aurait cru que la vague djent et post-hardcore ait pu atteindre le littoral magrébin ? On cerne bien cette parenté avec Periphery, TesseracT ou ce genre à la fois lourd et volage qui fait tant de remous dans la sphère évolutionniste du metal progressif. J’ai de la difficulté à me dire qu’il s’agit bien là d’Arkan et non d’une formation djent. La finale-même de ce titre use même de l’ostinato typique en drop D que l’on reconnaît au genre. Arkan, partiellement djent ? Ma foi, que de surprises.

Mais là, l’ami, tu te dis : « hey mec, tu dis n’importe quoi, c’est impossible ». Bah, si, ce l’est, mais ce n’est pas récurrent au sein de l’album. Il y a bien un délaissement momentané du Arkan traditionnel. Les instruments orientaux en sont presque totalement évacués et l’usage typique du demi-ton y est presque inexistant (sauf à quelques exceptions près, en intro de « The Call », dans la courte pièce « Eib » et le bridge de « Beyond The Wall »). « Erhal » commence comme une pièce d’Anorexia Nervosa, tout en orchestration et en crescendo pour muter en un air que l’on croirait emprunté à leurs compatriotes de Gojira (tiens donc, ce serait bien ça, un concert avec Arkan et Gojira, je suggère, juste comme ça…).

Non, vraiment, les musiciens d’Arkan semblent avoir gagné une maturité professionnelle. Je ne saurais dire pourquoi, mais il transparait à travers tout cela une idée très bien définie de ce que devra être leur musique désormais. D’un autre côté, tout cela pourrait ne pas s’appeler Arkan, tout simplement, puisqu’on dirait un tout autre projet musical. Quels éléments du Arkan des jours anciens auraient-on pu retrouver dans des pièces telles que « Just A Lie » et « Beyond The Wall », deux chansons qu’on croirait a priori être issues d’un assemblage de Placebo converti au metal avec un Deftones ou un Chevelle un tantinet plus brutal ?

Franchement, cette formation m’étonnera toujours. Et pour le mieux. Je dirais dans ce cas-ci que Kelem est mon album préféré, puisqu’il rejoint plusieurs des mes goûts musicaux. J’adore la voix de ténor de Munoz. Par contre, je m’ennuie des passages vocaux exotiques et séduisants de Sarah Leyssac. Cela n’est pas un manque, ni une déception. C’est un peu comme si vous me demandiez si j’aime le bleu alors qu’avant vous m’aviez montré du rouge, ma couleur préférée. En fait, j’aime aussi le bleu, donc…

Si l’inclusion de passages orientalisants dans l’ancien Arkan me manque (car c’est ce qui donnait la couleur à cette musique singulière), si la voix de Sarah est un deuil à porter en quelque sorte, il va sans dire que je retrouve dans Kelem un élément fondamental à toute musique : une recherche méticuleuse de l’harmonie. Et cette nouvelle harmonie, le groupe semble l’avoir trouvée dans la voix de Manuel Munoz qui semble contraindre l’ensemble à une refonte déterminante. C’est une belle façon de se renouveler.

Pour les entêtés, ces changements seront fatals. Pour ceux-là, nul argument ne saurait les convaincre de toute façon. Laissons-les bouder dans leur coin à siroter leur fiel. Pour les gens plus ouverts, imaginez-vous que la musique que vous allez écouter est celle d’un groupe totalement nouveau, qui vous est inconnu. C’est de cette façon dont j’ai abordé l’album. Du coup, je l’ai trouvé excellent. Or, il vous faut vraiment oublier vos repères. Il s’agit d’un Arkan 2.0. Et c’est bien ainsi, car nous aurons toujours le choix de mettre sur notre platine les quatre albums d’oriental metal/death metal du passé et ce nouvel album plus nu metal. Rien n’est perdu. « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».

Un merci tout spécial à Christophe Sousa pour cette écoute en avant-première.

Dann ‘the djentle giant’

Coup de Coeur C&Osmall

http://www.arkan.fr

Également disponibles :

Burning Flesh (EP, 2006)

Hilal (2008)

Salam (2011)

Sofia (2014)

Kelem (2016)

Kelem
Arkan
2016
Overpowered Records

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