Arkan : le pillier de l’oriental metal européen

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Arkan : le pillier de l’oriental metal européen

Comment voyager pas cher ? Un disque du groupe français Arkan peut faire l’affaire. Avec Arkan, on a l’impression d’entendre le muezzin appeler à la prière du haut d’un minaret en plein Istanbul ou d’entendre Shéhérazade nous raconter les Contes des mille et une nuits. On sent les épices du marché, l’odeur prenante et chaude du sable ainsi que celle du thé tunisien. Pourtant, Arkan ne loue pas Allah ni n’appelle au culte. Arkan chante plutôt l’histoire du peuple mésopotamien (à plus forte raison dans l’album Hilal), chante la beauté du monde et prône l’amalgame humain, oriente sa créativité vers la poésie et l’harmonie de la vie, se refusant à admettre les différences qui nous divisent bien qu’il l’observe et s’en désole. Ce dernier concept est d’ailleurs la ligne directrice de l’album Salam.

Comme l’affirme Foued Moukid, leader de la formation franco-algérienne, l’objectif de cette musique à cheval entre les airs orientalisants plus classiques et les structures modernes de la musique occidentale (le metal à plus forte raison), est d’abord de revitaliser le metal étranger. Or, au-delà de cette simple volonté de créer et d’animer ce milieu plutôt anémique et austère, la formation tente également d’établir un lien entre les peuples de différents milieux culturels et musicaux. Comme l’explique Moukid dans une entrevue livrée sur le webzine Lords Of Metal : « nous sommes de plus en plus confrontés à cette diversité culturelle au quotidien. À partir de notre musique, nous tentons d’établir un point de ralliement qui représente bien ce en quoi nous croyons« , c’est-à-dire la fraternité du genre humain et l’égalité. Et de la rencontre entre la finesse des harmonies arabisantes et la brutalité très carrée du metal européen naît cette hybridité tout à fait délicieuse.

Arkan-Burning FleshArkan-HilalArkan-SalamArkan-Sofia

D’ailleurs, cette formation polyculturelle est aussi colorée que ses origines et ses fondements : le batteur, Foued Moukid, est parisien, mais issu d’une famille marocaine, Florent Jannier, le chanteur et guitariste, est Français né de parents grecs, alors que Mus El Kamal, Samir Remila et l’ancien chanteur Abder Abdellahoum, sont nés en Algérie. Arkan, en arabe « le pilier », donne dans l’oriental metal, un genre très particulier de metal extrême (le folk metal en particuliere), où le maquâm (la gamme typique de la musique orientale intégrant les quarts de ton) et les instruments traditionnels du Moyen-Orient se mêlent à un style musical proche du death mélodique. Des grands représentants du genre, on peut notamment citer Myrath (Tunisie), Kartikeya et Shokran (Russie), Salem, Distorted, Orphaned Land, Amaseffer et Infected Mushroom (Israël), Melechesh (Israël/Pays-Bas), Arsames (Iran), Sand Aura (Égypte), Nile (États-Unis), Acyl (France), The Haarp Machine (Angleterre) et les très populaires System Of A Down (Arménie/États-Unis).

L’oriental metal du groupe Arkan fait donc usage du tadjwīd, l’art et la maîtrise du chant traditionnel arabe, tout en exploitant le potentiel énergique, voire cathartique du metal le plus occidentalisant. De quoi réconcilier et rapprocher ces « deux solitudes » culturelles. Les guitares électriques tonitruantes de Jannier et El Kamal, la batterie déjantée de Moukid et la voix gutturale de l’ex chanteur du groupe The Old Dead Tree et actuel chanteur Manuel Munoz (qui occupe la place d’Abdellahoum) côtoient le oûd, le bendir, la derbouka, ces instruments ancestraux que l’on retrouve dans la musique conventionnelle du monde arabe. On peut également entendre ici et là le son des tablas indiens et celui du cajon, sorte de « mini-batterie » en bois popularisée par le flamenco espagnol, mais pourtant bien inventée au Pérou il y a plusieurs siècles ! Comme quoi Arkan fait feu de toutes les cultures en qualité de musique du monde.

Ironiquement, tout cela fait très moderne, voire très novateur. La rencontre de ces deux styles fait éclater les frontières et pulvérise tout préjugé. La douceur d’un style plus conservateur se marie parfaitement bien au metal le plus technique et le plus hurlant qui soit (si on omet de souligner l’existence du grind et du black metal qui surpassent parfois le death en brutalité). Les voix masculines de Jannier (growl), de Munoz (growl et clean depuis avril 2016)  et de Kobi de Orphaned Land (avec son apparition sur l’album Salam), donnent le ton à une musique lourde et agressive qui laisse « sortir le méchant » comme on le dit si bien au Québec (bref, ça fait purger quelques toxines). La suave et intense voix de Sarah Layssac, au chant plus typique du Maghreb, nous transporte au pays des caravans, des dattiers, de la danse du ventre, des dunes et des bergers. On sent bien à travers son chant toute la chaleur du soleil marocain, mais aussi toute la poésie d’une spiritualité libre et sans carcan comme nous l’a démontré l’auteur canadien Yann Martel dans son épique Histoire de Pi ou Éric-Emmanuel Schmitt dans son majestueux Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran (également joué par notre regretté Omar Sharif dans l’adaptation cinématographique du même nom).

Fondée en 2005 par Moukid, alors membres du groupe progressif The Old Dead Tree, la formation nous a jusqu’ici offert quatre albums. Burning Flesh, un premier EP paru en 2006, nous a permis de faire la découverte d’un style nouveau de metal, alors que le genre est alors en plein balbutiement (dans la même veine, on ne connaît principalement que Nile à l’époque). Pourtant embryonnaire et parfois maladroit, l’album se fait rapidement connaître par la scène metal européenne. C’est toutefois avec l’album Hilal qu’Arkan se taille une place d’importance dans le milieu. La formation est rapidement appelée à partager la scène avec les géants Dagoba, Hacride, Orphaned Land, Decapitated, Sceptic Flesh et Arch Enemy.

Des titres death aussi lourds et musicalement sombres que « Lord Decline », « Mistress Of The Damned Souls », « The Seven Gates » et « Chaos Cypher » tranchent merveilleusement bien avec les pièces plus traditionnelles « Lamma Bada », « Athaoura » et « Amaloun Jadid », trois pistes empreintes de douceur et d’âme. Mais au milieu de tout ça, comme dans un compromis, on retrouve des airs alliant la délicatesse de l’un et l’abrasivité de l’autre, c’est notamment le cas avec  « Tied Fates », l’un de mes titres préférés de cet album paru en 2008.

Si l’on veut toutefois faire immersion dans le monde d’Arkan, il convient à mon avis de se plonger dans l’écoute de Salam, l’album le plus abouti et le plus déterminé de la formation. Paru en 2010, le disque aligne succès après succès. Et la thématique de l’opus, annoncée par le titre même de l’album qui signifie « paix », traite du conflit entre Israël et la Palestine, entre Proche-Orient et Occident, entre citoyens d’un même pays, d’une même planète, pourtant divisés par l’orgueil et la vanité. On sent bien cette incompréhension devant ce sujet encore et plus que jamais d’actualité. Des pièces telles que « Inner Slaves », « Jerusalem Sufferpolis » et « Beyond Sacred Rules » nous bercent étrangement dans ce monde tiraillé où règne une bipolarité culturelle et sociale. À ce titre, la formation nous transmet clairement un « tout cela est bien dommage » en pleine gueule.

A contrario, des pièces plus traditionnelles telles que « Common Ground », « Salam », « Call From Within » et « Amaloun Jadid II », nous donnent cette envie de s’asseoir en cercle pour écouter l’histoire de ces vieux pays de légende où jadis la science, la soif de connaître le monde et l’univers étaient à l’honneur, où la poésie, l’art étaient des valeurs quasi-sacrées. On oserait même s’imaginer un vieux sage nous raconter Babylone, Ninive, Ur, Tyr et ces cités grandioses qui ont fait naître la civilisation et la première de toutes les cultures (qui, en historien que je suis, doit souligner le fait que notre monde occidental est également né de la culture mésopotamienne et qu’elle ne vient pas du néant!).

En ce qui concerne l’album Sofia, un album un peu trop doux pour moi, il n’en demeure pas moins un incontournable pour les fans de metal mélancolique du genre auquel Tristania, Sins Of Thy Beloved, Within Temptation, After Forever, Epica et Lacuna Coil nous ont habitué. Peut-être est-ce la présence marquée et quasi-exclusive de la sensuelle Sarah Layssac qui nous donne cette impression. Il est également probable que ce disque soit trop personnel pour être pleinement apprécié, car il tranche visiblement de la discographie du groupe. On n’y entend aucun growl, le côté death est délaissé au profit de balades metal plus « soft », peut-être même trop accessibles pour mes oreilles. Cela dit, certains adeptes de metal plus harmonieux seront plus enclins à apprécier ce dernier opus.

Quoi qu’il en soit, Arkan est pour moi aussi primordial et nécessaire que la présence d’Idan Raichel dans le monde proche-oriental. Arkan, en ce sens, n’est pas seulement un pont entre les pôles est/ouest de notre globe, il est également le pilier, le support de notre rapprochement culturel. Moi, j’y crois. Car sur scène ou dans nos oreilles, cette barrière identitaire n’existe pas (tout comme il n’existe pas dans la biologie). La musique rassemble et adoucit les mœurs le temps de l’écoute, le temps d’un concert. Idan Raichel l’a bien prouvé lui-même en invitant des musiciens juifs et musulmans à fouler la même scène et à se côtoyer en qualité d’artistes et d’hommes. Car au micro, aux cordes ou aux percussions, il n’existe que l’art, le grand art qui fait de nous des êtres de création et non pas de destruction, le temps de vibrer de concert avec les fréquences et les décibels.

Dann

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Coup de Coeur C&Osmall

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